Des ressources pour approfondir la réflexion :
L’intégrale de l’œuvre poétique (Livre audio) : https://amzn.to/43RFecC
Une saison en enfer (Livre audio) : https://amzn.to/4oxBTbb
🚀 Arthur Rimbaud : Du Génie Poétique à l’Aventurier des Déserts – Analyse d’une Vie Brève et Météorique
Arthur Rimbaud (1854–1891) demeure une figure essentielle et énigmatique de la littérature mondiale. Né le 20 octobre 1854 à Charleville et décédé prématurément le 10 novembre 1891 à Marseille, sa carrière littéraire, bien que d’une brièveté extrême, est marquée par une densité thématique et stylistique prodigieuse. Sa vie se divise en deux phases radicalement opposées : celle du poète fulgurant de l’Europe du XIXe siècle, et celle de l’explorateur et négociant en Abyssinie (ancien Empire d’Éthiopie). Cette précocité de génie, combinée à son abandon subit de la littérature vers l’âge de 20 ans, contribue à forger sa légende.
👨👩👧👦 I. Les Années de Formation et l’Éveil du Génie (1854–1870)
📌 1.1. Famille et Contexte Carolopolitain
Arthur Rimbaud naît à Charleville, fils de Jean Nicolas Frédéric Rimbaud, capitaine d’infanterie né à Dole le 7 octobre 1814. Son père avait participé à la campagne d’Algérie et obtenu la Légion d’honneur en 1854. Il est décédé à Dijon le 17 novembre 1878. Sa mère, Marie Catherine Vitalie Cuif, est née le 10 mars 1825 et était issue d’une famille relativement aisée de propriétaires fonciers paysans. Les parents se marient à Charleville le 8 février 1853 et résident initialement au 12, rue Napoléon (actuelle rue Pierre-Bérégovoy).
Le couple ne partageait que de rares permissions du père, ce qui explique leur séparation de fait après la naissance de leur cinquième enfant. Cinq enfants sont nés de cette union : Jean Nicolas Frédéric (1853–1911), Jean Nicolas Arthur (baptisé un mois après sa naissance le 20 octobre 1854), Victorine Pauline Vitalie (née et morte en 1857), Jeanne Rosalie Vitalie (1858–1875), et Frédérique Marie Isabelle (1860–1917). Le capitaine Rimbaud ne revint jamais à Charleville après la naissance d’Isabelle.
Vitalie Rimbaud, la mère, se déclarant veuve, déménage en 1859 au 73, rue Bourbon, un quartier ouvrier de Charleville, qui servira de décor au poème « Les Poètes de sept ans ». Elle était une figure rigide et soucieuse de respectabilité, créant un climat familial étouffant pour ses enfants. Arthur la surnommait en privé « la Mother », « La bouche d’ombre » ou « La Daromphe ». La famille déménagea à nouveau fin 1862 pour un quartier bourgeois, au 13, cours d’Orléans.
📚 1.2. Le Prodige Scolaire et les Premiers Vers
Arthur Rimbaud commence sa scolarité en octobre 1861 à l’institution Rossat, où il entre en neuvième. Il se révèle rapidement un élève brillant, collectionnant les premiers prix. En 1865, il rejoint le collège municipal de Charleville, où il confirme ses aptitudes exceptionnelles, excellant en littérature, version et thème latins, rédigeant même des poèmes et des élégies en latin avec aisance.
Ce génie apparent masquait une tension intérieure, visible dans des vers tels que ceux du poème Les Poètes de sept ans, où l’on décèle chez le jeune garçon des « âcres hypocrisies » et une âme qui bout. Le principal du collège, Jules Desdouets, aurait pressenti son destin hors norme : « Rien d’ordinaire ne germe dans cette tête, ce sera le génie du Mal ou celui du Bien ».
En juillet 1869, il remporte facilement le premier prix de vers latins au Concours académique sur le thème « Jugurtha ». Durant cette période, il se lie d’amitié avec Ernest Delahaye.
🤝 1.3. La Rencontre avec Georges Izambard
En janvier 1870, alors qu’il est en classe de rhétorique, Rimbaud se lie d’amitié avec son jeune professeur, Georges Izambard, âgé de 22 ans. Izambard lui prête des livres, dont Les Misérables de Victor Hugo, ce qui irrite fortement sa mère.
C’est à cette époque que ses premiers vers sont publiés : « Les Étrennes des orphelins », parus dans la Revue pour tous en janvier 1870. Son orientation poétique initiale était celle du Parnasse. Il écrit même au chef de file du Parnasse, Théodore de Banville, le 24 mai 1870, alors qu’il a quinze ans et demi, exprimant sa volonté de « devenir Parnassien ou rien ». Il joint à cette lettre trois poèmes : « Ophélie », « Sensation » et « Credo in unam », bien qu’ils ne soient pas publiés par la revue. Son poème À la musique témoigne de son mal-être et de son désir de quitter Charleville pour Paris.
🗺️ II. Fugues, Révolutions et Radicalisation Poétique (1870–1871)
🏃 2.1. Les Premières Fugues et le « Recueil Demeny »
Durant les vacances scolaires d’été, le 29 août 1870, Rimbaud fugue pour Paris, échappant à la vigilance de sa mère. Arrivé à la gare du Nord avec un billet irrégulier, il est détenu à la prison Mazas, alors que le siège de Paris par les Prussiens se prépare. De sa cellule, il écrit à Georges Izambard à Douai pour régler sa dette de transport. Izambard le paye et l’héberge trois semaines à Douai, avant de le ramener à Charleville.
C’est lors de ce séjour à Douai que Rimbaud fait la connaissance du poète Paul Demeny, à qui il dépose une liasse de feuillets contenant quinze de ses poèmes, dans l’espoir d’être édité. Ces manuscrits, que Rimbaud demandera plus tard à Demeny de brûler (lettre du 10 juin 1871), seront retrouvés dix-sept ans plus tard sous le nom de « Cahier de Douai » ou « Recueil Demeny ».
Le 6 octobre 1870, une nouvelle fugue le mène à Charleroi, où il tente sans succès de devenir journaliste au Journal de Charleroi. Il passe ensuite par Bruxelles, puis Douai, où Izambard est envoyé par Vitalie Rimbaud, escorté de gendarmes, pour le ramener le 1er novembre 1870.
📰 2.2. Engagement Politique et Journalisme
Pendant l’interruption des cours du collège (octobre 1870 à avril 1871), Rimbaud collabore modestement, sous le pseudonyme de Jean Baudry, au journal Le Progrès des Ardennes. Il y publie un récit satirique découvert en 2008, Le Rêve de Bismarck, dans lequel il développe la symbolique de Paris comme lumière de la Révolution, difficile à combattre pour les Prussiens.
La Commune de Paris suscita un enthousiasme profond chez le poète. Lors d’une fugue à Paris entre le 25 février et le 10 mars 1871, il cherche à entrer en contact avec des futurs communards (Jules Vallès, Eugène Vermersch). Son poème Chant de guerre parisien célèbre le peuple prenant le pouvoir. Il ressentit par la suite avec acuité la tragédie de la répression, dénonçant la lâcheté des vainqueurs dans « L’Orgie parisienne ».
🧠 2.3. La Naissance du « Voyant » : Théorie et Innovation
C’est durant la période de la Commune que la poésie de Rimbaud se radicalise, devenant sarcastique (« Les Pauvres à l’église »). Il critique la poésie romantique et parnassienne. Dans sa deuxième lettre dite « du Voyant » adressée à Paul Demeny le 15 mai 1871, il expose sa quête poétique radicale :
Il veut se faire « voyant », par un « long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens ».
Son but est d’« épuise[r] en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences » et d’« arrive[r] à l’inconnu ». Il cite Charles Baudelaire comme un rare précurseur sur cette voie (« le premier voyant, roi des poètes, un vrai Dieu »), bien qu’il lui reproche une forme « mesquine », estimant que « les inventions d’inconnu réclament des formes nouvelles ».
Ces conceptions théoriques et la densité thématique et stylistique de son œuvre, parsemée d’apophtegmes énigmatiques comme « changer la vie » ou « il faut être absolument moderne », seront reprises comme des slogans par les poètes du XXe siècle, notamment le mouvement surréaliste.
🔥 III. Rimbaud et Verlaine : Une Saison Tumultueuse (1871–1873)
💥 3.1. L’Arrivée à Paris et la Reconnaissance Poétique
Après avoir critiqué Théodore de Banville dans un poème parodique, Ce qu’on dit au poète à propos de fleurs, Rimbaud cherche activement du travail à Paris pour continuer à écrire. Suivant le conseil de Charles Auguste Bretagne, il écrit à Paul Verlaine, qui l’invite : « Venez chère grande âme, on vous appelle, on vous attend ! ».
Rimbaud arrive fin septembre 1871. Âgé de seulement 17 ans au 20 octobre, il est initialement bien accueilli par ses pairs, rencontrant de grands poètes au dîner des « Vilains Bonshommes » le 30 septembre. Il lit alors des œuvres récentes comme « Les Premières communions » et, surtout, « Le Bateau ivre », dont les audaces formelles déroutent son auditoire.
La relation tumultueuse avec Verlaine influence profondément son œuvre. Il est hébergé successivement chez les beaux-parents de Verlaine (rue Nicolet), chez Charles Cros, André Gill, Ernest Cabaner, et même quelques jours chez Banville.
📝 3.2. Scandales et Poèmes Zutiques
Début novembre 1871, Rimbaud participe au Cercle des poètes zutiques à l’hôtel des Étrangers. Il collabore à l’Album zutique, produisant des pastiches et des pièces au contenu scandaleux, comme le célèbre Sonnet du trou du cul.
Malgré cela, son image est immortalisée : en février ou mars 1872, il est peint par Henri Fantin-Latour, aux côtés de Verlaine, dans le tableau Un coin de table.
Cependant, les provocations de Rimbaud finissent par exaspérer le milieu parisien. Le scandale survient le 2 mars 1872, lorsqu’un Rimbaud ivre blesse le photographe Étienne Carjat d’un coup de canne-épée au dîner des Vilains Bonshommes. Verlaine, cherchant à sauver son mariage, éloigne Rimbaud de Paris.
Rimbaud revient à Charleville, mais Verlaine lui écrit en secret, et il revient en mai 1872. Le 7 juillet, les deux poètes quittent Paris pour la Belgique, Verlaine ayant abandonné sa femme Mathilde et leur enfant. Leur liaison amoureuse agitée dure de juillet 1872 à juin 1873, incluant un séjour à Londres.
🔫 3.3. Le « Drame de Bruxelles »
La liaison prend fin de façon dramatique en juin 1873. À Londres, Verlaine quitte brusquement Rimbaud le 3 juillet, annonçant qu’il retournerait à Bruxelles. Rimbaud le rejoint le 8 juillet.
Le 10 juillet 1873, Verlaine, en état d’ivresse, tire sur Rimbaud à deux reprises avec un revolver, le blessant légèrement au poignet. Craignant pour sa vie, Rimbaud demande la protection d’un policier. Bien que Rimbaud retire sa plainte, l’enquête révèle l’homosexualité « active et passive » de Verlaine, jugée circonstance aggravante. Verlaine est condamné en août 1873 à deux ans de prison pour blessure avec arme à feu.
📖 IV. L’Œuvre-Testament et la Rupture Poétique (1873–1875)
✍️ 4.1. Une saison en enfer (1873)
Suite au drame de Bruxelles, Rimbaud s’isole dans la ferme familiale de Roche à la fin juillet 1873 pour écrire Une saison en enfer. Cet ouvrage, rédigé sous forme de prose poétique, relate cette période chaotique. Il s’agit du seul recueil dont Rimbaud ait lui-même géré la publication, s’adressant à un éditeur à compte d’auteur à Bruxelles en octobre 1873, grâce à une avance de fonds de sa mère. Verlaine y a vu une « prodigieuse autobiographie spirituelle ».
L’ouvrage s’achève sur un premier « Adieu », contenant des formules célèbres telles que « Il faut être absolument moderne » et « posséder la vérité dans une âme et un corps ». Il explore la quête manquée du Voyant et dénonce la société du XIXe siècle.
💡 4.2. Les Illuminations (Genèse 1872-1875)
Fin mars 1874, Rimbaud retourne à Londres avec le poète Germain Nouveau, qui aide à la mise au net des manuscrits des Illuminations. La genèse de ce recueil est confuse. Verlaine, qui les a édités sous ce titre, les qualifiait de « superbes fragments ». Il n’existe que des feuillets détachés, sans pagination, leur ordre n’ayant pas été défini par l’auteur. Verlaine a reçu ces manuscrits de Rimbaud en 1875, lors de leur dernière rencontre à Stuttgart.
En 1874, une lettre découverte en 2018 prouve que Rimbaud travaillait sur un projet littéraire-poétique plus vaste intitulé « L’Histoire splendide ».
📉 4.3. Le Renoncement Littéraire
Vers l’âge de 20 ans, le poète renonce subitement à la littérature. En 1875, Rimbaud est à Stuttgart, étudiant l’allemand. Verlaine, libéré de prison et transformé par des accès mystiques, vient le voir. Rimbaud le rejette : « Trois heures après on avait renié son dieu et fait saigner les quatre-vingt-dix-huit plaies de N.S. ».
L’ami Ernest Delahaye rapporte l’état d’esprit de Rimbaud à l’automne 1875 : « Des vers de lui ? Il y a beau temps que sa verve est à plat. Je crois même qu’il ne se souvient plus du tout d’en avoir fait ». Rimbaud se tourne alors vers l’étude, envisageant de passer son baccalauréat ès sciences pour entrer à Polytechnique, mais avait dépassé l’âge limite (20 ans).
🖼️ V. L’Apport Poétique Majeur et la Postérité
🔨 5.1. L’Innovation Formelle
Rimbaud commence comme un « imitateur doué » (avec des poèmes comme « Le Dormeur du val » et « Vénus anadyomène »). Il évolue ensuite très rapidement, allant jusqu’à « déglinguer » la mécanique ancienne du vers.
Il est le premier à introduire le vers libre en France. Deux poèmes des Illuminations, « Marine » et « Mouvement », sont considérés comme les inventeurs du vers libre français. Bien que certains symbolistes, comme Gustave Kahn, aient revendiqué cette invention, les textes de Rimbaud sont antérieurs d’au moins une dizaine d’années à leur publication et à toute autre production significative attestée.
Rimbaud a également donné ses lettres de noblesse au poème en prose, le distinguant des formes plus prosaïques comme Le Spleen de Paris de Baudelaire. Son œuvre se caractérise par une grande hétérogénéité de forme, usant du langage technique ou populaire, et n’hésitant pas à recourir à la dérision.
🔮 5.2. Hermétisme et Images Saisissantes
Rimbaud possède le génie des images saisissantes et des associations surprenantes, partageant un penchant pour l’hermétisme avec d’autres contemporains ou quasi-contemporains comme Gérard de Nerval, Stéphane Mallarmé et Paul Verlaine. Ses poèmes « Le Bateau ivre » et « Voyelles » ainsi que les proses des Illuminations sont souvent cités à cet égard.
Certains de ses poèmes les plus célèbres incluent Le Bateau ivre, Le Dormeur du val et Voyelles.
🔡 5.3. Création Lexicale
L’audace stylistique de Rimbaud s’étend jusqu’à la création de néologismes qui enrichissent la langue française. Parmi ceux-ci :
- « abracadabrantesque » et « pioupiesque » (Le Cœur volé).
- « bleuïtés » et « nacreux » (Le Bateau ivre).
- « bombiner » (Voyelles).
- « percaliser » et « boulus » (Les Assis).
- Le surnom de sa mère, « La Daromphe » (dans ses lettres).
🎼 5.4. L’Influence Culturelle
Son œuvre a considérablement influencé la poésie du XXe siècle. De nombreux auteurs s’en sont réclamés, incluant les figures du Surréalisme, comme Alfred Jarry, Antonin Artaud, Roger Vitrac, et René Char. Les poètes du Grand Jeu (René Daumal et Roger Gilbert-Lecomte) et Henri Michaux ont également été marqués par son travail.
Dans la culture populaire, le parcours et la poésie de Rimbaud ont influencé des artistes du rock à partir du milieu des années 1960 aux États-Unis, notamment Bob Dylan, Jim Morrison et Patti Smith, qui lui dédia l’album Radio Ethiopia.
🧭 VI. La Vie d’Aventures : L’Homme aux Semelles de Vent (1875–1887)
À partir de 1875, Rimbaud se consacre à l’apprentissage de plusieurs langues et choisit une vie aventureuse, mue par ses idées marginales et anti-bourgeoises. Il est surnommé « L’Homme aux semelles de vent ».
🛳️ 6.1. Le Mercenaire des Indes Néerlandaises (1876)
Après un bref séjour en Allemagne et en Italie (où il est victime d’une insolation près de Sienne), Rimbaud, cherchant à voyager à moindres frais, s’engage dans l’armée coloniale néerlandaise en mai 1876. Il signe un engagement de six ans à la caserne d’Harderwijk, avec l’objectif de servir dans les Indes orientales néerlandaises (Indonésie). Il touche une prime de 300 florins au départ.
Il embarque le 10 juin à bord du Prins van Oranje pour Java. Après une semaine à Batavia (Jakarta), il est acheminé à la caserne de Salatiga. Goûtant peu la discipline militaire, Rimbaud déserte quelques semaines après son arrivée et sa perception de la seconde partie de sa prime. Il se fait enrôler sur un voilier écossais, le Wandering Chief, et, après un voyage mouvementé contournant le cap de Bonne-Espérance, il arrive en Irlande (Queenstown) le 6 décembre. Il regagne ensuite Charleville, qu’il appelait « Charlestown ».
🌍 6.2. Les Périples Européens et l’Installation à Chypre (1877–1879)
En 1877, ses voyages sont difficiles à retracer. Il est certain qu’il est à Brême le 14 mai, où il écrit au consul des États-Unis d’Amérique pour s’engager dans la Marine américaine, faisant valoir sa connaissance de l’anglais, de l’allemand, de l’italien et de l’espagnol, sans succès apparent. Il est ensuite signalé à Stockholm et Copenhague en juin et août. Une hypothèse non confirmée par sa sœur Isabelle Rimbaud le place dans la troupe du cirque Loisset comme interprète.
En septembre 1877, il tente de gagner Alexandrie (Égypte) via Marseille, mais des douleurs gastriques l’obligent à débarquer en Italie (Civitavecchia), avant de retourner dans les Ardennes pour l’hiver.
Le 20 octobre 1878, jour de ses 24 ans, il reprend la route, traversant la France et l’Italie jusqu’à Gênes. Le 17 novembre 1878, jour de la mort de son père, il décrit son périple dans une longue lettre à sa famille. Il s’embarque pour Alexandrie le 19 novembre. Ne trouvant pas d’emploi, il accepte un poste de chef de chantier à Chypre (30 km à l’est de Larnaca) pour l’entreprise Ernest Jean & Thial fils, chargé de diriger l’exploitation d’une carrière de pierres.
En 1879, atteint de fièvres (possiblement dues au paludisme), il quitte Chypre pour la France, mais repart rapidement.
🏜️ 6.3. Négociant en Afrique Orientale (Aden et Harar)
Rimbaud ne reviendra plus en France après mars 1880. Après avoir cherché du travail sans succès au Moyen-Orient et en mer Rouge (Djeddah, Souakim, Massaouah), il rencontre un représentant à Hodeidah (Yémen) qui le recommande à P. Dubar, agent de la maison Mazeran, Viannay, Bardey et Cie à Aden.
Aden était un port franc anglais, décrit par Rimbaud comme « un roc affreux, sans un seul brin d’herbe ni une goutte d’eau bonne ». Il y est embauché le 15 août 1880 comme surveillant du tri de café.
Alfred Bardey, le patron, lui propose de seconder un agent au Harar, dans l’ancien Empire d’Éthiopie. Il signe un contrat de trois ans (1880–1883) et arrive au Harar en décembre 1880 après « vingt jours de cheval à travers le désert somali ». Le commerce impliquait des peaux, du café, de l’ivoire, de l’or, et des parfums.
Il assure l’intérim du comptoir après le départ de Pinchard, atteint de paludisme. Bardey arrive ensuite avec l’idée d’ouvrir un magasin de produits manufacturés. Rimbaud joue un rôle dans l’adoption par l’élite locale de vaisselle d’importation (métal et verre coloré) pour boire l’hydromel.
Malgré des velléités de fuite (Panama, Zanzibar), il effectue des expéditions commerciales risquées. Déçu, il donne sa démission en septembre 1881.
📸 6.4. Exploration et Cartographie
Durant son deuxième séjour à Aden (1882–1883), Rimbaud se lance dans des projets d’exploration. En septembre 1882, il commande du matériel photographique pour réaliser un ouvrage sur le Choa (Abyssinie), avec cartes, gravures et photographies, destiné à la Société de géographie de Paris. Ce projet n’aboutira pas.
De retour au Harar en avril 1883, il prend des autoportraits et exécute huit photographies authentiquement siennes de cette période, conservées notamment à Charleville-Mézières et à la BnF.
Il prend l’initiative d’envoyer son assistant grec, Constantin Sotiro, explorer l’Ogadine. Il transcrit les notes de Sotiro pour rédiger le Rapport sur l’Ogadine. Ce mémoire, publié par la Société de géographie en février 1884, fut apprécié par les géographes français et étrangers. Il fut l’un des premiers Européens à explorer l’Ogaden en Éthiopie.
À Paris, en octobre 1883, Paul Verlaine publie une étude sur Rimbaud dans la revue Lutèce, qui paraîtra ensuite dans Les Poètes maudits.
🗡️ 6.5. Le Mythe du Trafic d’Armes au Choa
En 1885, Rimbaud s’associe au Français Pierre Labatut, un trafiquant, pour acheter des armes (obsolètes) et des munitions en Europe, dans le but de les vendre au Négus du Shewa, Ménélik. Rimbaud y voit l’opportunité de faire un profit substantiel et de jouer un rôle géopolitique en aidant Ménélik à s’établir comme unificateur de la région et opposant aux Italiens. Cet accord fut conclu, l’achat étant plus tard payé par le père du futur Haïlé Sélassié.
Il rompt brutalement son contrat avec la maison Bardey et part pour Tadjourah fin novembre 1885 pour monter une caravane. Les difficultés s’accumulent : Labatut arrive tardivement (janvier 1886), le sultan exige des frais élevés, et une interdiction d’importer des armes est signée entre Anglais et Français.
Malgré l’aval officiel du Consul de France, l’affaire s’enlise. Labatut, atteint d’un cancer, est forcé de rentrer en France. Rimbaud s’associe brièvement à l’explorateur Paul Soleillet, qui meurt d’une embolie en septembre.
Rimbaud part seul en octobre 1886 à la tête de sa caravane (une cinquantaine de chameaux et une trentaine d’hommes armés). Après deux mois de marche harassante à travers les terres arides des Danakils, la caravane atteint Ankober en février 1887. Il y rencontre l’explorateur Jules Borelli. Borelli le décrira comme un « négociant français » infatigable, parlant l’arabe, l’amharigna et l’oromo, possédant une grande force de volonté et une patience à toute épreuve.
Ménélik n’ayant plus réellement besoin d’armes, il accepte le stock à un prix bien inférieur aux attentes. Rimbaud subit une perte de 60 % sur son capital, sans compter « vingt et un mois de fatigues atroces ».
De cet échec financier, les sources indiquent que l’unique « trafic d’armes » n’a eu qu’une incidence politique symbolique, mais a contribué à sa légende. Il est impératif de souligner que le mythe faisant de Rimbaud un négrier est infondé. Il avait écrit à sa famille : « N’allez pas croire que je sois devenu marchand d’esclave » (décembre 1885).
🕋 VII. Croyances, Mythes et Dernières Années (1888–1891)
🤔 7.1. Rimbaud et l’Islam
Le lien de Rimbaud avec l’islam est complexe et fait l’objet de débats. Selon l’explorateur Ugo Ferrandi, Rimbaud possédait un Coran annoté par son père et un second acheté en 1883. Il adoptait les us et coutumes du pays et portait le costume d’un marchand arabe pour mieux se fondre dans la population.
Ines Horchani note que son intérêt pour le Coran est constant dans ses deux vies (poète et négociant), guidé par une quête de sagesse. Bien qu’il parle à quinze ans de la « sagesse bâtarde du Coran » (Une saison en enfer), plus tard il adopte une forme de fatalisme musulman dans sa correspondance : « Comme les musulmans, je sais que ce qui arrive arrive, et c’est tout » (1883) et « C’est écrit ! – C’est la vie » (1885).
Armand Savouré affirmait que Rimbaud prêchait le Coran vers 1886–1887 comme moyen de pénétrer dans des régions inconnues de l’Afrique. La question de sa conversion fait controverse : certains (comme Borer) nient qu’il se soit converti, tandis que d’autres (comme Malcolm de Chazal, se basant sur le témoignage de sa sœur) affirment qu’il pratiquait la foi musulmane au Harar. Sur son lit de mort, sa sœur Isabelle rapporte qu’il se serait écrié à maintes reprises « Allah Kérim » (« Dieu est généreux »).
💼 7.2. Le Dernier Séjour au Harar (1888–1890)
En 1887, pendant que Rimbaud souffrait d’un genou douloureux et d’un nouveau revers financier, les milieux littéraires parisiens s’interrogeaient sur son silence, allant jusqu’à le déclarer mort, inspirant Paul Verlaine.
En 1888, Rimbaud s’installe au Harar pour un commerce plus orthodoxe (café, ivoire, peaux, musc, etc.). Il ouvre un comptoir à son nom. Les années 1888, 1889 et 1890 sont consacrées à cette activité. Il reçoit la visite d’explorateurs comme Jules Borelli et Armand Savouré, qui le décrivent comme un homme intelligent, peu causant, sarcastique, vivant simplement, et gérant ses affaires avec précision, honnêteté et fermeté.
Malgré cela, Rimbaud s’ennuie profondément, se plaignant à sa famille en août 1888 : « Je m’ennuie beaucoup, toujours ; […] n’est-ce pas misérable, cette existence sans famille, sans occupation intellectuelle […] ? ». Il songe à se marier et se rendrait en France après avoir liquidé ses affaires.
🏥 7.3. La Maladie et le Retour Fatal
En février 1891, Rimbaud demande à sa mère de lui envoyer un bas à varices, souffrant de la jambe droite et du genou. Il attribue cette infirmité aux efforts à cheval et aux marches fatigantes.
Un mois plus tard, un médecin lui conseille de se faire soigner en Europe. Son mal s’aggravant rapidement, le contraignant à diriger ses affaires en position allongée, il liquide toutes ses marchandises à la hâte. Le 7 avril 1891, il commence son voyage de retour, transporté par des porteurs sur une civière construite selon ses plans, documentant ses souffrances jusqu’à Zeïlah le 18 avril. Djami, son jeune domestique abyssin, est du voyage.
Débarqué à Aden, il est hospitalisé. Les médecins diagnostiquent une synovite à un stade avancé, rendant l’amputation inévitable. Il lui est conseillé de rentrer en France.
Le 9 mai, il embarque sur l’Amazone à destination de Marseille.
⚰️ 7.4. Mort et Mystique Finale
Rimbaud débarque à Marseille le 20 mai 1891. Il est immédiatement admis à l’hôpital de la Conception. Il écrit à sa mère : « Je suis très mal, très mal, je suis réduit à l’état de squelette par cette maladie de ma jambe droite, qui est devenue à présent énorme ». Les médecins diagnostiquent un néoplasme de la cuisse, et l’amputation est pratiquée le 25 mai.
Sa mère, puis sa sœur Isabelle, viennent à son chevet. Après une convalescence et l’échec de l’utilisation d’une jambe de bois, il quitte l’hôpital le 23 juillet pour la ferme de Roche. Cependant, son état empire (insomnies, perte d’appétit, rigidité du bras droit). Ne renonçant pas à retourner au Harar, il décide de retourner à Marseille pour se faire soigner et être « à portée de se faire embarquer pour Aden, au premier mieux senti ».
Accompagné de sa sœur, il est admis à nouveau à l’hospice de la Conception le 24 août 1891. Le 20 octobre 1891, il a trente-sept ans.
Selon Isabelle Rimbaud, son frère aurait manifesté une ferveur mystique exacerbée sur son lit de mort. Il se serait confessé et le prêtre aurait affirmé : « Votre frère a la foi, mon enfant. Que nous disiez-vous donc ? Il a la foi, et je n’ai même jamais vu de foi de cette qualité ». Isabelle décrit l’avancement d’un cancer (carcinose généralisée) : bras droit enflé, le gauche à moitié paralysé, douleurs vives et maigreur extrême. Dans ses délires, il appelait parfois Djami, son domestique abyssin.
Le 9 novembre, il dicte un message sibyllin, évoquant un inventaire obscur de « lots » et de « dents » (probablement des défenses en ivoire) et son désir d’embarquer.
Arthur Rimbaud meurt le lendemain, mardi 10 novembre 1891, à l’âge de 37 ans. Son corps fut ramené à Charleville et inhumé le 14 novembre dans le caveau familial.
📑 VIII. Chronologie de l’Édition Posthume et Patrimoine
L’œuvre de Rimbaud, largement inédite de son vivant, a été publiée majoritairement après sa mort, souvent sans son autorisation, consolidant son statut de poète maudit.
📜 8.1. Premières Éditions
Bien qu’Une saison en enfer ait été imprimé à compte d’auteur en 1873, la reconnaissance publique et l’édition de ses poèmes et proses se font par l’entremise de ses amis et admirateurs.
- Paul Verlaine inclut six de ses poèmes (Voyelles, Le Bateau ivre, etc.) dans Les Poètes maudits en 1884.
- Le Dormeur du val paraît dans l’Anthologie des poètes français en 1888.
- Reliquaire – Poésies, préfacé par Rodolphe Darzens, est publié en 1891.
- Poésies complètes, préfacé par Paul Verlaine, paraît en 1895.
- La Correspondance (lettres d’Égypte, d’Arabie, d’Éthiopie) est publiée par Paterne Berrichon en 1899.
Ses textes les plus audacieux ont été publiés plus tard, notamment Les Mains de Jeanne-Marie (1919), ou les poèmes du recueil Stupra et Un cœur sous une soutane dans la revue surréaliste Littérature (1922 et 1924).
La générosité stylistique et l’audace formelle de Rimbaud garantissent à son œuvre une place de premier ordre, assurant la pérennité du mythe du poète parti à la recherche de « l’inconnu ».
