Toumaï : Le Fascinant Crâne qui Redéfinit l’Aube de l’Humanité 🌍🦴
La découverte de Toumaï, un crâne fossile millénaire, a marqué un tournant majeur en paléoanthropologie, forçant la réévaluation de nos connaissances sur l’origine de la lignée humaine. Surnommé l’« espoir de vie » en langue dazaga, ce vestige d’un primate ancien, connu scientifiquement sous le nom de Sahelanthropus tchadensis, est au cœur d’intenses débats qui continuent de façonner notre compréhension de nos lointains ancêtres. Ce spécimen exceptionnel, daté d’environ 7 millions d’années, est considéré par certains comme le candidat le plus ancien à l’aube de notre histoire évolutive, juste avant la séparation entre les lignées des chimpanzés (Panines) et des humains (Hominines).
La Découverte et l’Identité de Toumaï 🤩
Un Trésor Émergé du Désert du Djourab 🏜️
Le crâne de Toumaï, quasi-complet, a été mis au jour le 19 juillet 2001 dans le désert du Djourab, au Tchad, à 800 km au nord de N’Djaména. Cette découverte cruciale s’est inscrite dans le cadre de la Mission paléoanthropologique franco-tchadienne (MPFT), dirigée par Michel Brunet de l’université de Poitiers. L’équipe de quatre hommes du Centre national d’appui à la recherche (CNAR) tchadien, composée d’Ahounta Djimdoumalbaye (le premier à toucher le fossile), Fanoné Gongdibé, Mahamat Adoum et Alain Beauvilain, est créditée de cette trouvaille historique.
Le fossile a été inventorié sous le code TM 266-01-060-01, où « TM » signifie Toros-Menalla (la région de sa découverte), 266 est le numéro du site, 01 pour l’année 2001, et 060-01 pour le spécimen. Cette découverte fut si significative que la prestigieuse revue Nature a publié trois articles à son sujet dès le 11 juillet 2002 : une présentation par Bernard Wood de son importance et deux articles de l’équipe de découvreurs décrivant le fossile et son contexte géologique.
La recherche ayant mené à Toumaï est le fruit de plusieurs années d’exploration menées par Michel Brunet dès les années 1980, en Afrique centrale, dans le but de tester la théorie de l’« East Side Story ». C’est une invitation du CNAR en 1992 qui a conduit à la première mission de Brunet au Tchad en 1994. En 1995, la découverte d’un fragment de mandibule, surnommé Abel (Australopithecus bahrelghazali), avait déjà jeté les bases de la MPFT, menant à des prospections systématiques et à la découverte du secteur fossilifère de Toros-Menalla en 1997, où Toumaï fut finalement trouvé.
Le Nom qui Porte l’Espoir 🌟
Le surnom Toumaï, signifiant « espoir de vie » en dazaga, ou en langue goran, a été suggéré par le président de la République du Tchad, Idriss Déby. Ce nom a une double signification : il désigne les enfants nés juste avant la saison sèche, dont les chances de survie sont limitées, et il célèbre la mémoire d’un compagnon de combat du président, tué dans le nord du pays où le fossile a été découvert. Au-delà du surnom, Toumaï est le premier spécimen de l’espèce Sahelanthropus tchadensis, une dénomination générique qui combine « Sahel » (région de la découverte) et « anthropos » (homme en grec), signifiant littéralement « homme du Sahel », et « tchadensis » faisant référence au pays de la découverte.
L’Inventaire des Trésors Fossiles 🔍
Outre le crâne quasi-complet de Toumaï (l’holotype de l’espèce, référencé TM 266-01-060-1), d’autres vestiges ont été découverts entre juillet 2001 et mars 2002 sur le site 266 de Toros-Menalla et deux sites proches (TM 247 et TM 292). L’ensemble des fossiles attribués à Sahelanthropus tchadensis, appelé l’hypodigme, se limite à neuf restes crâniens et un reste post-crânien, correspondant à un minimum de six individus.
Ces découvertes incluent :
- Quatre mandibules partielles ou fragmentaires.
- Quatre dents isolées.
- Une diaphyse de fémur gauche (TM 266-01-063), trouvé par Alain Beauvilain le 19 juillet 2001, près du crâne. Des ulnas (os de l’avant-bras) ont également été découverts en 2001 mais identifiés et étudiés beaucoup plus tard.
Il est important de noter qu’il n’est pas prouvé que ces os longs (fémur et ulnas) proviennent du même individu que le crâne, ni qu’ils appartiennent à la même espèce. Cependant, cette dernière hypothèse est jugée probable, car ce sont les seuls restes de grand primate parmi près de 13 800 fossiles de vertébrés collectés sur le site. Si le crâne et les dents permettent de reconstituer la tête, le reste du corps reste, en revanche, difficile à déduire précisément.
Les Caractéristiques Morphologiques de Toumaï 🤔
Les fossiles de Sahelanthropus tchadensis révèlent une mosaïque de caractères, certains primitifs (partagés avec les grands singes), d’autres dérivés (propres à la lignée humaine), qui alimentent les discussions sur sa position phylogénétique.
Le Crâne et ses Indices Cruciaux 🧠
Le crâne de Toumaï (TM 266-01-060-1), dont la capacité crânienne est estimée entre 360 et 370 cm³ (comparable à celle des chimpanzés), présente plusieurs caractéristiques distinctives :
- En vue antérieure : Une face haute, un épais bourrelet supra-orbitaire continu (18,2 mm avant reconstruction, 16 mm après), un large pilier inter-orbitaire, l’absence de fosse canine, une partie supérieure de la face large par rapport à une partie inférieure étroite et courte, et une légère dépression de l’écaille frontale. Le bourrelet supra-orbitaire très prononcé est d’ailleurs ce qui a conduit les chercheurs de la MPFT à suggérer que Toumaï était un mâle. Cependant, cette détermination sexuelle reste difficile à affirmer scientifiquement en l’absence d’un échantillon suffisant, et certains experts, comme Brigitte Senut, contestent que ce bourrelet soit un indicateur classique de dimorphisme sexuel.
- En vue latérale : L’écaille de l’os frontal est plate, il n’y a pas de sulcus (gouttière) derrière le bourrelet supra-orbitaire, le trou auditif externe est rond, la crête temporo-nucale est marquée, le prognathisme sub-nasal est faible (face relativement droite, dite orthognathe), et une petite crête sagittale est située postérieurement. Le plan nucal est subhorizontal, relativement plat et long, avec une grande crête occipitale externe.
- En vue supérieure : La boîte crânienne est allongée et la constriction post-orbitaire est marquée.
- En vue postérieure : Les processus mastoïdes sont développés, liés à une importante musculature de la nuque.
- En vue inférieure : La caractéristique la plus débattue est la position relativement avancée du trou occipital (foramen magnum), compatible avec une locomotion bipède, un caractère considéré comme apomorphe (dérivé) pour les hominines. Sa forme serait allongée antéro-postérieurement, comme chez les bipèdes, et non circulaire comme chez les grands singes, bien que l’état de conservation de cette zone ne permette pas une affirmation absolue. Les condyles occipitaux sont petits, et la cavité glénoïde de l’os temporal est profonde avec un grand processus post-glénoïde, témoignant d’une articulation temporo-mandibulaire puissante.
Les Mandibules et la Dentition 🦷
Les fragments de mandibule montrent une arcade dentaire en forme de U (upsilon), une caractéristique primitive (plésiomorphie), mais elle est étroite et relativement petite (apomorphie). Le corps mandibulaire est robuste et court, avec un large sillon extra-molaire et une symphyse relativement verticale avec un faible torus transverse.
La dentition de Toumaï présente aussi un mélange de caractères :
- Les incisives sont relativement petites.
- Les canines sont petites, coniques et usées à l’apex, ce qui indique un complexe C-P3 non-tranchant, un caractère dérivé propre aux hominines. En revanche, elles ont une longue racine, un caractère primitif. Il n’y a pas de diastème C-P3 sur la mandibule, une autre différence par rapport aux grands singes et un caractère supposé apomorphe.
- Les dents jugales (prémolaires et molaires) sont plus petites que celles des australopithèques, et leur épaisseur d’émail est intermédiaire entre celle des chimpanzés (Pan) et des australopithèques, un caractère supposé dérivé.
- Les prémolaires inférieures et supérieures ont deux racines et trois canaux pulpaires séparés, une caractéristique primitive.
- Les molaires ont des cuspides relativement basses et arrondies avec une face linguale convexe, et des formes spécifiques pour les troisièmes molaires (triangulaire en haut, rectangulaire en bas).
Taille Estimée et Questions sur le Sexe 📏
À partir des restes crâniens et dentaires, on estime que Sahelanthropus tchadensis mesurait entre 105 et 120 cm et pesait environ 35 kg, des mensurations similaires à celles du chimpanzé commun (Pan troglodytes). Bien que le fort bourrelet supra-orbitaire ait initialement suggéré que Toumaï était un mâle, cette conclusion est contestée, car il est scientifiquement impossible de juger du dimorphisme sexuel sans un échantillon suffisant d’individus pour l’espèce. De plus, ce bourrelet n’est pas un caractère classique de dimorphisme sexuel. Cependant, son épaisseur (18,2 mm) le distingue de manière significative des chimpanzés, des gorilles, et même des australopithèques.
Le Débat Crucial sur la Bipédie 🚶♀️🚶♂️
La question de savoir si Toumaï était un bipède est centrale dans la controverse autour de sa classification en tant qu’hominine. La bipédie est traditionnellement considérée comme un caractère diagnostique majeur de la lignée humaine.
Les Arguments en Faveur de la Bipédie (Équipe MPFT) 👍
L’équipe de Michel Brunet a principalement appuyé l’hypothèse de la bipédie de Toumaï sur l’analyse de son crâne.
- La position avancée du trou occipital (foramen magnum) est l’argument principal. Cette position suggère que la colonne vertébrale était redressée, permettant une locomotion bipède.
- Une reconstruction virtuelle tridimensionnelle du crâne, publiée en 2005, a montré que l’angle entre le plan du foramen magnum et celui des orbites (angle FM-OP) est de 95° pour Toumaï. Cette valeur est significativement différente de celle des chimpanzés (63,7 ± 6,2°) et se rapproche de celle des humains modernes (103,2 ± 6,9°) et des australopithèques bipèdes (environ 80°). Pour Brunet, cela signifie que la probabilité que Sahelanthropus était bipède est plus grande que l’inverse.
- D’autres arguments crâniens incluent un plan nucal plat orienté à 36° (ce qui est dans la variabilité du genre Homo et des australopithèques, mais pas de Pan) et une crête nucale présentant une lèvre inférieure, un caractère présent chez d’autres hominines bipèdes et absent chez les grands singes.
- Selon les découvreurs, la présence d’un seul de ces caractères dérivés propres aux hominines suffit à placer Sahelanthropus tchadensis dans cette lignée.
La Controverse du Fémur : L’Os Manquant au Débat 🦴💥
Un aspect majeur de la controverse réside dans le fémur gauche (TM 266-01-063) découvert en 2001, en même temps que le crâne de Toumaï. Pendant quinze ans après la découverte, l’anthropologue Roberto Macchiarelli a soupçonné Michel Brunet et son laboratoire de Poitiers de retenir des informations relatives à ce fémur, qui, selon lui, pourrait remettre en question la bipédie de Toumaï.
- Initialement, la MPFT avait déclaré n’avoir trouvé aucun reste post-crânien, la bipédie étant uniquement supposée d’après la base du crâne. Cependant, Alain Beauvilain, un des co-auteurs de la découverte de Toumaï, a affirmé dès 2009 qu’il existait 52 restes post-crâniens sur le site TM 266, dont un fémur gauche d’hominidé, dont il a publié une photographie prise au moment de sa découverte en 2001.
- En 2004, deux scientifiques français, Aude Bergeret et Roberto Macchiarelli, ont pu étudier ce fémur.
- En 2020, une première analyse de ce fémur, publiée par Macchiarelli et ses co-auteurs, a conclu que Sahelanthropus n’était pas un bipède.
- Cette conclusion a été contestée en 2022 par l’équipe de Poitiers.
- En 2023, une équipe de recherche américaine, en réponse à la publication de 2022, a démontré que la position phylogénétique et le statut d’hominine de Sahelanthropus tchadensis restent équivoques.
- La MPFT a été critiquée pour n’avoir reconnu qu’en 2009 être en possession de ce fémur crucial, et pour ne pas permettre la consultation des fossiles originaux par des équipes extérieures. Cette rétention d’information a alimenté la controverse.
Les Arguments Contre la Bipédie et le Statut d’Hominine 🐒
Un groupe de scientifiques, dont Milford Wolpoff, Brigitte Senut, Martin Pickford et John Hawks, a fortement remis en question le statut d’hominine et la bipédie de Toumaï.
- Ils ont initialement proposé de renommer le fossile « Sahelpithecus », le faisant passer de pré-humain à pré-singe.
- Leur argumentation sur la bipédie se base sur plusieurs points :
- Position du foramen magnum : Ils affirment qu’une position antérieure n’est pas exclusivement synonyme de bipédie, mais pourrait être une adaptation biomécanique.
- Plan nucal : Ils estiment que l’orientation du plan nucal (environ 55° par rapport au plan de Francfort, avant reconstruction) est similaire à celle des grands singes quadrupèdes. La forme, la largeur et l’inclinaison du plan nucal, ainsi que son extension au-dessus du plan de Francfort, sont comparables à celles des singes et contrastent avec celles des hominines.
- Indice de hauteur du plan nucal : Calculé à partir de la reconstruction du crâne (23), cet indice est bien supérieur aux valeurs des hominines (maximum 14 pour Paranthropus aethiopicus) et correspond aux valeurs minimales chez les chimpanzés (23) et bonobos (21).
- Angle FM-OP : Pickford a trouvé des valeurs pour cet angle chez les chimpanzés (69° en moyenne) qui contredisent celles de la MPFT, avec une amplitude (60-78°) qui pourrait recouvrir celle des australopithèques. Si cet angle ne permet pas de distinguer la posture chez les chimpanzés et les australopithèques, il ne peut pas non plus indiquer la posture de Sahelanthropus. Ils suggèrent que l’évaluation du plan du foramen magnum de Toumaï pourrait être erronée, possiblement due à une reconstruction qui aurait artificiellement horizontalisé ce plan.
- Canine : La taille et l’usure de la canine sont jugées proches de celles des singes miocènes et pourraient être une homoplasie (adaptation convergente à une mastication puissante) plutôt qu’un caractère dérivé de la lignée humaine.
- Ils soulignent également la faible capacité crânienne, les orbites sub-carrées rappelant celles des grands singes, et la longueur excessive du plan nucal par rapport à la capacité crânienne.
Pour ces scientifiques, le crâne de Toumaï montre des contrastes profonds avec tous les hominines connus, ce qui suffirait à l’exclure de leur filiation, le plaçant plutôt parmi les singes au sens large. Si Toumaï était un ancêtre de singe, cela resterait une découverte scientifique exceptionnelle, car la paléontologie des grands singes est encore très peu documentée.
La Datation de Toumaï : Une Énigme Temporelle 🕰️
L’âge de Toumaï, estimé à environ 7 millions d’années, est une composante essentielle de sa signification, mais sa détermination a également fait l’objet de débats.
La Datation Biochronologique Relative 📊
L’âge initial de Toumaï a été estimé par des méthodes de datation biochronologiques relatives. Cette approche se fonde sur le degré d’évolution de mammifères fossiles (notamment des proboscidiens comme Anancus kenyensis et des suiformes comme Nyanzachoerus syrticus) trouvés aux côtés de Toumaï. En comparant ces faunes avec d’autres faunes africaines dont l’âge radiochronologique était déjà connu, les chercheurs ont pu situer Toumaï dans le temps. La faune du site TM 266 s’est avérée plus proche de celle de Lothagam (environ 7 millions d’années) que de celle de Lukeino (ayant livré Orrorin tugenensis, datée autour de 6 millions d’années).
La Tentative de Datation Absolue et ses Limites ⚠️
En mars 2008, une équipe française a publié une série de dates absolues pour les sédiments renfermant le fossile, en utilisant la méthode du béryllium 10 / béryllium 9. Ces résultats ont situé l’âge de Toumaï entre 6,8 et 7,2 millions d’années.
Cependant, cette datation absolue est soumise à de sérieuses réserves :
- Le crâne de Toumaï a été trouvé en surface et sur un site qui a été perturbé à plusieurs reprises entre sa découverte en 2001 et le prélèvement des sédiments.
- Selon le géographe Alain Beauvilain, la méthode souffre d’un biais de raisonnement circulaire, car l’âge biochronologique des fossiles trouvés à proximité a été utilisé pour calibrer les appareils de datation.
- De plus, le crâne de Toumaï n’était pas en place (in situ) dans le sédiment. Les coupes géologiques publiées par la MPFT ont même varié fortement entre 2002 et 2008.
- Il est également suggéré que le crâne pourrait avoir été déplacé lors d’une « vraie » inhumation récente, ce qui rendrait cette méthode de datation inapplicable pour le fossile lui-même.
En somme, bien que l’estimation de 7 millions d’années soit largement acceptée, les méthodes de datation absolue pour Toumaï sont contestées en raison des conditions de sa découverte et des incertitudes méthodologiques.
Sahelanthropus tchadensis dans la Lignée Humaine : Un Statut Contesté 🤯
La question de la position phylogénétique de Toumaï est le cœur de la controverse. Est-il un ancêtre direct de l’homme, un simple singe ancien, ou se situe-t-il juste autour du point de divergence homme-chimpanzé ?
La Thèse de l’Hominine : Une Lignée Directe 🧍♂️
La majeure partie de la communauté scientifique et l’équipe de découvreurs considèrent Sahelanthropus tchadensis comme un hominine. Leur argumentation repose sur la mosaïque de caractères observée sur le crâne et les dents :
- Présence de caractères dérivés propres aux hominines : petites canines à couronne, usées apicalement (indiquant un complexe C-P3 non-tranchant), épaisseur de l’émail des dents jugales intermédiaire entre Pan et les Australopithèques, morphologie de la base du crâne (longue, horizontale avec foramen magnum antérieur), face avec prognathisme subnasal réduit, absence de diastème entre canine et prémolaire, et un épais bourrelet supraorbitaire. Pour les découvreurs, la présence d’un seul de ces caractères suffit à le classer parmi les hominines.
- Proximité de la divergence homme-chimpanzé : Bien que Toumaï présente aussi des caractères primitifs (petite capacité crânienne, os basioccipital triangulaire, orientation de l’os temporal), cette combinaison de traits suggère qu’il occupe une position d’hominine strict, proche de la divergence.
- Contestation des objections : Michel Brunet a répondu aux critiques en soulignant que tous les caractères n’évoluent pas à la même vitesse et que les traits « archaïques » relevés par ses détracteurs sont des caractères ancestraux hérités, prouvant la proximité de la divergence. Il a défié ses critiques de trouver un seul caractère dérivé partagé par Sahelanthropus et un grand singe, seule condition scientifiquement acceptable pour le reclasser. Des études supplémentaires en 2005, basées sur de nouveaux fossiles et des reconstructions virtuelles plus fines du crâne, ont renforcé la thèse de la MPFT.
- Soutiens influents : De nombreux paléoanthropologues de renom ont soutenu l’interprétation de Toumaï comme un hominine bipède. Parmi eux, Yves Coppens (co-signataire des premières publications) a reconnu avoir été surpris par le foramen magnum avancé et « pencherait volontiers » pour placer Toumaï du côté pré-humain. David Pilbeam, Daniel E. Lieberman, William Kimbel (qui juge Toumaï plus convaincant qu’Orrorin pour la bipédie), et David Begun ont également exprimé leur accord. Yohannes Haile-Selassie, Gen Suwa et Tim White ont même suggéré que Sahelanthropus et Ardipithecus pourraient constituer un même taxon. Une étude cladistique indépendante menée par Strait et Grine en 2004 a également confirmé la cohérence de l’interprétation phylogénétique de la MPFT, plaçant Sahelanthropus tchadensis après la divergence chimpanzé-hominines, comme groupe frère de tous les autres hominines.
La Thèse du Singe : Un Ancêtre Apeuplus Grand 🦍
Certains scientifiques, dont Milford Wolpoff, Brigitte Senut, Martin Pickford et John Hawks, ont proposé que Sahelanthropus tchadensis ne serait pas un ancêtre de l’homme mais un ancêtre des grands singes actuels.
- Ils ont souligné sa faible capacité crânienne, la longueur de la racine de la canine inférieure, ses orbites sub-carrées qui rappellent celles des grands singes, et le système de crêtes à l’arrière du crâne qui est similaire à celui des grands singes quadrupèdes.
- Ils ont également suggéré que Toumaï pourrait être une femelle de grand singe miocène, ce qui expliquerait son faible prognathisme et la petite hauteur des canines, comparant cette possible erreur à des cas passés de mauvaise classification (comme Kenyanthropus et Sivapithecus, initialement pris pour des ancêtres hominines mais révélés être des femelles de grands singes miocènes).
- Leur analyse de 2006 a conclu que le crâne TM 266 présente des contrastes profonds avec tous les hominines connus, ce qui suffirait à l’exclure de leur filiation, le plaçant ainsi parmi les singes au sens large.
Les Problèmes Méthodologiques et l’Ambigüité 🧐
Au-delà des divergences d’interprétation, la controverse autour de Toumaï met en lumière des problèmes méthodologiques inhérents à la paléoanthropologie de cette période.
- Manque de fossiles : La période allant de 10 à 4,5 millions d’années est un « désert de fossiles », rendant difficile la distinction entre un caractère dérivé et un caractère primitif.
- Inconnu de l’ancêtre commun : Les caractéristiques du dernier ancêtre commun exclusif aux chimpanzés et à la lignée humaine sont inconnues. Les paléoanthropologues ont souvent confondu les caractères archaïques de la lignée humaine avec les caractères actuels des grands singes, analysant les fossiles selon des pôles « simiens » (ape-like) et « humains » (human-like), alors que ces deux pôles sont des états dérivés et que les caractères ancestraux communs restent à déterminer.
- Bipédie comme caractère ancestral ? : La bipédie, généralement tenue pour un caractère dérivé propre à la lignée humaine, pourrait en fait être un caractère ancestral, compliquant d’autant plus l’interprétation.
- « Incertae sedis » : Certains chercheurs, comme Camilo J. Cela-Conde et Francisco J. Ayala, ont classé Sahelanthropus tchadensis comme un genre incertae sedis (de statut incertain) en raison de l’absence de restes post-crâniens clairs, de sa proximité avec la divergence panines-hominines, et de sa localisation géographique.
Bernard Wood a exprimé l’idée que Toumaï, bien que présentant des caractères d’hominine, pourrait être le reflet d’une grande diversité taxonomique entre 5 et 7 millions d’années (un « modèle en buisson » plutôt que linéaire), suggérant la possibilité de nombreuses homoplasies (caractères similaires mais évolués indépendamment). Pour lui, Sahelanthropus est un candidat à l’ancêtre des hominines, mais il est impossible de le prouver avec certitude. Il prédit que Sahelanthropus tchadensis n’est que la « pointe de l’iceberg » d’une radiation adaptative d’anciennes créatures simiesques qui incluaient l’ancêtre commun aux humains et aux chimpanzés.
L’Environnement de Toumaï 🌳💧
L’étude géologique et paléontologique du site de Toros-Menalla, menée par Patrick Vignaud et ses collaborateurs, a permis de reconstituer l’environnement dans lequel vivait Toumaï.
- L’unité sédimentaire à anthracothères (Anthracotheriid Unit : AU), qui contenait Sahelanthropus tchadensis, correspond à un environnement péri-lacustre. Cela suggère des grès régulièrement inondés par les variations de la ligne de rivage d’un paléo-lac Tchad, qui était bien plus étendu que le lac actuel.
- La flore et la faune de vertébrés découvertes dans cette unité indiquent des paysages mosaïques :
- Des forêts galeries en bordure de lac (avec des lianes, des colobes et des pythons).
- Des savanes arborées et très ouvertes (avec des proboscidiens, girafes, équidés, bovidés, hyénidés et grands félidés comme Machairodus) en bordure du désert.
- La présence d’eau est confirmée par des formes aquatiques et amphibies, incluant dix taxons de poissons d’eau douce, deux espèces de crocodiles, un nouveau type de gavial, des tortues, des anthracothères, des hippopotames et des loutres.
- Parmi les poissons, on a trouvé des espèces caractéristiques d’eaux profondes et bien oxygénées (lac), des formes adaptées aux milieux marécageux pauvres en oxygène, et d’autres adaptées aux milieux marécageux et aux eaux plus turbides (rivière ou fleuve). Cela implique la présence conjointe d’un lac et d’un fleuve qui l’alimentait.
- Il est difficile de déterminer précisément l’environnement exact de Toumaï au sein de cette mosaïque. Cependant, le lac Tchad actuel, le delta du Chari et le delta de l’Okavango (Botswana) offrent des comparaisons possibles en termes de diversité de paysages (de la forêt galerie à la prairie herbeuse en bordure de désert) et de faunes.
Toumaï vivait donc dans un environnement diversifié, caractérisé par la présence d’un vaste lac endoréique et de fleuves, offrant à la fois des habitats forestiers, des savanes et des zones humides.
Les Implications Profondes de la Découverte de Toumaï 💡
La découverte de Toumaï a eu des répercussions majeures sur les théories établies en paléoanthropologie, remettant en question des paradigmes de longue date.
La Fin de l’« East Side Story » ? 🌅
La théorie de l’East Side Story, popularisée par Yves Coppens à partir de 1982, postulait que l’émergence de la lignée humaine aurait eu lieu à l’est de la vallée du Grand Rift africain. Cette théorie liait l’apparition des premiers hominines à un assèchement climatique et à des changements environnementaux consécutifs à la formation de ce rift. Les découvertes d’Ardipithecus ramidus et d’Orrorin tugenensis semblaient conforter cette vision.
Cependant, la découverte de Toumaï à 2 600 km à l’ouest de la vallée du Grand Rift a bouleversé ce modèle géographique. Si Sahelanthropus tchadensis est bien un hominine, alors sa répartition géographique est bien plus large que ce que la théorie prévoyait. Yves Coppens lui-même a reconnu que cette découverte, tout comme celle d’Abel (Australopithecus bahrelghazali), démontre la non-validité de sa théorie telle qu’il l’avait formulée en 1982.
- Coppens a précisé que cela ne signifie pas que le Grand Rift n’a pas eu d’importance évolutive, mais qu’il faut en déterminer la perméabilité pour chaque groupe et époque.
- En 2005, il a même déclaré que les « préhumains » se distribuent à travers l’auréole des savanes des tropiques africaines, du Tchad à l’Afrique du Sud, entre 9,5 et 1 million d’années. Le paradigme géographique a donc été totalement ébranlé par Toumaï.
- Il est à noter que si Sahelanthropus s’avérait être un singe et non un hominine, la théorie de l’East Side Story ne serait pas remise en question.
La Redéfinition de la Date de Séparation Homme-Chimpanzé 🕰️
Une autre conséquence majeure de la découverte de Toumaï, si son statut d’hominine est confirmé, est la remise en question de la date de séparation entre la lignée humaine et celle des chimpanzés.
- La plupart des anciennes études génétiques plaçaient cette divergence entre 5 et 7 millions d’années.
- Mais si Sahelanthropus tchadensis est un hominine de 7 millions d’années, alors la séparation doit être au moins antérieure à 7 millions d’années, et potentiellement avant 8 millions d’années, comme le suggèrent Lebatard et ses collaborateurs en 2008. Cette nouvelle estimation s’accorde avec la découverte en 2007 d’un supposé paléo-gorille, Chororapithecus, daté de 10 millions d’années.
- L’ancienneté et la position géographique de Toumaï ont donc profondément ébranlé les idées dominantes sur l’origine des hominines.
Relations avec les Autres Hominines Anciens 🤔
Sahelanthropus tchadensis n’est pas le seul prétendant au titre de plus ancien hominine. D’autres fossiles, comme Orrorin tugenensis (surnommé « Millenium ancestor ») et Ardipithecus kadabba, sont également datés de la fin du Miocène et du début du Pliocène.
- Il est globalement admis que Sahelanthropus tchadensis se distingue des Australopithèques, Kenyanthropus et Homo par des différences d’âge et morphologiques significatives, constituant des genres distincts.
- Cependant, l’établissement d’un arbre phylogénétique précis liant Homo, Australopithecus, Kenyanthropus avec ces « hominidés du Miocène supérieur » (plus de 5 millions d’années) reste extrêmement difficile. Les restes attribués à ces trois taxons (Sahelanthropus, Orrorin, Ardipithecus) se recoupent peu (crâne, mandibules, dents pour Toumaï ; dents, fémur, humérus pour Orrorin ; dents, bras, phalanges de pied pour Ardipithecus), rendant les comparaisons difficiles.
- Michel Brunet et le découvreur d’Ardipithecus kadabba suggèrent que Orrorin et Ardipithecus seraient plus apparentés entre eux que Toumaï ne l’est à l’un ou l’autre, se basant sur l’analyse des dents.
- Ces espèces, présentant à la fois des caractéristiques primitives et évoluées, soulèvent la question fondamentale de la définition des caractères diagnostiques de la lignée humaine à son origine.
- En conclusion provisoire, le statut d’hominine de ces fossiles du Miocène supérieur et du Pliocène inférieur reste discuté à différents degrés, notamment selon leur état de préservation. Sahelanthropus tchadensis est actuellement l’un des trois principaux candidats au titre d’ancêtre de la lignée humaine.
Un Héritage de Débats et de Futures Découvertes 🌐
La découverte de Toumaï en 2001 a ouvert une ère de débat intense en paléoanthropologie, remettant en question des certitudes établies et ouvrant de nouvelles perspectives sur l’origine humaine. La controverse, centrée sur sa bipédie et son statut d’hominine, est alimentée par plusieurs facteurs :
- Le manque de données sur les caractéristiques de l’ancêtre commun homme-chimpanzé, entraînant un biais méthodologique.
- La « compétition » entre les chercheurs pour détenir le plus ancien représentant de la lignée humaine.
- Des problèmes d’accès aux fossiles originaux par des équipes indépendantes et la controverse entourant la révélation tardive de l’existence du fémur post-crânien.
Comme le souligne Pascal Picq, « Avec Toumaï et Orrorin, on flirte avec le dernier ancêtre commun. […] La question est de savoir lequel est le plus proche et si l’un ou l’autre se situe avant ou après la dichotomie ». Au rythme actuel des découvertes et des avancées technologiques d’analyse, on peut s’attendre à de nombreuses surprises et à une clarification progressive de cette période cruciale de notre histoire évolutive. Toumaï reste un symbole puissant de la complexité et de la richesse de la recherche sur nos origines.
