Retrouvez des ouvrages pour approfondir la réflexion :
L’incroyable destin de Pasteur, qui inventa le vaccin contre la rage :
Format Papier : https://amzn.to/4nNLzxd
Format Kindle : https://amzn.to/3KoEJQn
Louis Pasteur de Patrice Debré
Louis Pasteur : Le Pionnier de la Microbiologie et Inventeur de la Vaccination 💉🇫🇷
Louis Pasteur, dont le nom est synonyme de progrès scientifique et de santé publique, fut un scientifique français majeur, chimiste et physicien de formation. Né le 27 décembre 1822 à Dole, dans le Jura, il s’éteignit le 28 septembre 1895 à Marnes-la-Coquette. Il a marqué l’histoire par ses découvertes fondamentales en microbiologie et fut particulièrement célèbre de son vivant pour avoir mis au point le vaccin contre la rage. Sa carrière, caractérisée par une expérimentation progressive, l’a mené de l’étude des minéraux et des cristaux, aux végétaux, puis aux fermentations (vin, vinaigre, bière) pour finalement se consacrer à la santé humaine et à la vaccination.
🌟 Jeunesse et Formation d’un Esprit Préparé
Les Racines Jurassiennes
Louis Pasteur est né à deux heures du matin le 27 décembre 1822. Il était le troisième enfant de Jean Joseph Pasteur, un ancien sergent de l’armée napoléonienne qui avait repris l’activité familiale de tanneur, et de Jeanne Étiennette Roqui. Il fut baptisé le 15 janvier 1823 dans la Collégiale Notre-Dame de Dole. La famille Pasteur déménagea de Dole pour Marnoz en 1827, puis s’installa en 1830 à Arbois, une localité jugée plus propice à l’activité de tannage. Le jeune Louis fit ses études au collège d’Arbois. Dès cette période, il se distingua par ses talents de peintre, réalisant de nombreux portraits de sa famille et des habitants de la petite ville.
Parcours Académique et Débuts à Paris
Sa formation académique le conduisit d’abord au collège royal de Besançon. En octobre 1838, il tenta sa chance à Paris, rejoignant l’Institution Barbet pour préparer le baccalauréat et les concours. Cependant, la nouvelle vie parisienne l’affecta fortement, le déprimant au point qu’il abandonna momentanément son projet pour finir l’année scolaire 1838-1839 au collège d’Arbois.
À la rentrée de 1839, il retourna au collège royal de Franche-Comté, à Besançon. Il obtint son baccalauréat en lettres en 1840, puis, après un échec, le baccalauréat en sciences mathématiques en 1842. Il retourna ensuite à Paris en novembre, logeant à la pension Barbet où il travaillait également comme répétiteur. Durant cette période, il suivit les cours du lycée Saint-Louis et assista avec grand intérêt aux leçons données à la Sorbonne par le chimiste Jean-Baptiste Dumas. Il put aussi prendre des leçons avec Claude Pouillet.
Finalement, en 1843, il fut admis à l’École normale, classé quatrième. Il y étudia la chimie, la physique et la cristallographie. Il devint par la suite agrégé-préparateur de chimie dans le laboratoire d’Antoine-Jérôme Balard. En 1847, il soutint ses thèses de doctorat en sciences à la faculté des sciences de Paris. Il fut également élève de Jean-Baptiste Boussingault au Conservatoire national des arts et métiers.
Vie Personnelle et Collaborations Cruciales
En 1849, alors qu’il était professeur suppléant à la Faculté des Sciences de Strasbourg, Louis Pasteur épousa Marie-Anne, la fille du recteur Aristide Laurent. Le mariage eut lieu le 29 mai 1849. Le couple eut cinq enfants, dont les trois premiers naquirent à Strasbourg : Jeanne (1850-1859), Jean Baptiste (1851-1908) et Cécile Marie Louise Marguerite (1853-1866). Les deux derniers étaient Marie-Louise (1858-1934) et Camille (1863-1865). Marie-Louise épousa René Vallery-Radot en 1879, et leur fils, Louis Pasteur Vallery-Radot, fut le dernier descendant de Pasteur (sans enfant).
Son épouse, Marie Pasteur, joua un rôle fondamental dans sa carrière. Émile Roux la décrivit comme « le meilleur collaborateur de Louis Pasteur ». Elle prenait note sous sa dictée, s’occupait des revues de presse, et veillait scrupuleusement à l’image et à la mémoire de son mari jusqu’à sa propre mort en 1910.
Pasteur connut une ascension rapide dans sa carrière. Il fut professeur à Dijon puis à Strasbourg de 1848 à 1853. Le 19 janvier 1849, il fut nommé professeur suppléant à la faculté des sciences de Strasbourg, assurant également la suppléance de la chaire de chimie à l’école de pharmacie jusqu’en 1851. En 1853, il fut fait chevalier de la Légion d’honneur.
En 1854, il fut nommé professeur de chimie et doyen de la nouvelle faculté des sciences de Lille. C’est à Lille qu’il prononça la célèbre formule : « Dans les champs de l’observation, le hasard ne favorise que les esprits préparés ». Stimulé par les requêtes des brasseurs locaux concernant la conservation de la bière, il intensifia ses travaux sur la fermentation. Ces travaux, effectués notamment dans la distillerie de betteraves à sucre de Louis Bigo à Esquermes, conduisirent à son important Mémoire sur la fermentation appelée lactique en 1857. Il fut d’ailleurs l’un des premiers en France à établir des relations fructueuses entre l’enseignement supérieur et l’industrie chimique.
En 1857, il fut nommé administrateur chargé de la direction des études à l’École normale supérieure (ENS).
🔬 Les Contributions Fondatrices en Chimie et Cristallographie
Les travaux de Pasteur sur la chiralité moléculaire au début de sa carrière lui valurent la médaille Rumford en 1856. Ces recherches, menées en tant que chimiste, permirent de résoudre un problème fondamental du développement de la chimie contemporaine.
La Révolution de la Dissymétrie Moléculaire
En 1848, Pasteur réussit à séparer les deux formes de l’acide tartrique, un sous-produit de la vinification. L’acide tartrique, sous sa forme connue à l’époque, déviait le plan de la lumière polarisée (propriété rotatoire). Cependant, un autre acide, appelé paratartrique ou racémique, possédait la même formule brute mais n’avait pas cet effet, ne déviant pas la lumière polarisée. Mitscherlich avait affirmé en 1844 que le tartrate double de soude et d’ammoniaque et le paratartrate correspondant étaient indiscernables, hormis par la propriété rotatoire, et qu’ils avaient la même forme cristalline.
Pasteur refit les observations de Mitscherlich et remarqua un détail crucial : les cristaux du tartrate présentaient une dissymétrie (hémiédrie) toujours orientée de la même façon. En revanche, le paratartrate contenait deux formes de cristaux, images spéculaires l’une de l’autre et non superposables. Il sépara manuellement ces deux sortes de cristaux du paratartrate. Lorsqu’il fit deux solutions distinctes à partir de ces deux tas, il observa que chacune déviait le plan de polarisation de la lumière, mais dans des sens opposés.
Depuis les travaux de Biot, la déviation du plan de polarisation était liée à la structure de la molécule. Pasteur en déduisit que la dissymétrie de la forme cristalline correspondait à une dissymétrie interne de la molécule, laquelle pouvait exister en deux formes inverses. Ce fut la première apparition de la notion de chiralité des molécules. L’acide racémique fut dès lors considéré comme composé d’un acide tartrique droit et d’un acide tartrique gauche.
Naissance de la Stéréochimie
Les travaux de Pasteur dans ce domaine ont directement précédé la naissance de la stéréochimie. Quelques années plus tard, Van ‘t Hoff introduisit la notion d’asymétrie de l’atome de carbone dans son ouvrage La Chimie dans l’Espace, contribuant grandement à l’essor de la chimie organique moderne.
Cependant, il est important de noter que la relation générale que Pasteur crut pouvoir établir entre la forme cristalline et la constitution de la molécule s’avéra inexacte, le cas spectaculaire de l’acide paratartrique n’étant pas une loi générale. François Dagognet souligne que « la stéréochimie n’a rien conservé des vues de Pasteur, même s’il demeure vrai que les molécules biologiques sont conformées hélicoïdalement ». Des critiques ont également été formulées concernant le crédit qu’il aurait donné à Auguste Laurent pour la connaissance des tartrates. Néanmoins, des travaux récents (2019) ont conclu que la plupart des critiques faites aux travaux de Pasteur sur la chiralité manquent de valeur scientifique.
🧪 Le Mythe de la Génération Spontanée Démantelé
De 1861 à 1862, Pasteur publia ses travaux majeurs réfutant la théorie de la génération spontanée. Ce combat scientifique fut acharné, notamment contre les partisans de l’hétérogénie, dont Félix Archimède Pouchet.
Les Arguments des Spontéparistes
La controverse sur la génération spontanée (ou hétérogénie) était ancienne. Les spontéparistes soutenaient que l’apparition d’êtres vivants microscopiques sur certaines substances au contact de l’air provenait non d’une vie préexistante, mais d’un « pouvoir génésique » propre à l’air. Les adversaires de cette théorie, au contraire, affirmaient que l’air ne véhiculait que des germes d’êtres vivants.
Malgré les expériences antérieures rigoureuses, comme celles de Pierre Bulliard (1791) ou de Theodor Schwann (1837), qui avaient montré que chauffer l’air empêchait l’apparition de la vie, la question restait ouverte. En 1858, Félix Pouchet prétendit apporter une preuve définitive de la génération spontanée. Bien que la doctrine soit devenue minoritaire, deux faiblesses persistaient chez les adversaires de Pouchet : 1) ils obtenaient parfois, sans explication, des résultats apparemment favorables à la génération spontanée ; 2) les procédés qu’ils utilisaient pour stériliser l’air (chauffage, filtration) étaient accusés de « tourmenter » l’air et de le priver de son pouvoir génésique.
L’Expérience Décisive du Col de Cygne
En 1862, l’Académie des sciences décerna à Pasteur un prix pour son travail sur les corpuscules organisés dans l’atmosphère. Ses expériences étaient souvent des versions améliorées de celles de ses prédécesseurs.
Pasteur comprit d’abord que les résultats apparemment favorables à la génération spontanée dans les expériences antérieures étaient souvent dus à l’utilisation de la cuve à mercure, le mercure lui-même étant souvent contaminé.
Surtout, il conçut l’expérience emblématique du ballon à « col de cygne ». Il munissait des flacons d’un col en S. L’air, traversant les sinuosités sans être chauffé, ni filtré, ni lavé, ne provoquait pas l’apparition d’êtres vivants dans les substances fermentescibles au fond du flacon. Si, en revanche, une goutte de substance était placée à l’entrée du circuit, elle était contaminée. L’explication était que les germes en suspension dans l’air étaient arrêtés par les sinuosités du col et s’y déposaient. L’air qui parvenait au fond du flacon n’était donc pas privé de son « pouvoir génésique » par altération chimique ou thermique, infirmant ainsi l’argument des spontéparistes.
De plus, Pasteur démontra que le nombre de germes dans l’air variait selon les lieux et l’altitude. Sur la Mer de Glace, par exemple, seulement une préparation sur vingt s’altérait, prouvant que l’air n’avait pas une densité de germes universelle, contredisant un argument de Pouchet.
En 1863, il apporta un « dernier coup » à la doctrine en montrant qu’un liquide organique frais (sang ou urine), placé en présence d’air stérilisé, ne développait pas la vie.
Les Nuances et les Critiques Postérieures
Bien que Pasteur ait remporté le débat public et académique, sa démonstration n’était pas absolument complète. Il n’utilisa jamais l’infusion de foin que Pouchet employait. Postérieurement, Ferdinand Cohn démontra entre 1872 et 1876 qu’un bacille du foin (Bacillus subtilis) pouvait former des endospores très résistantes à l’ébullition.
Le pasteurien Émile Duclaux reconnut plus tard que l’explication initiale de Pasteur était erronée concernant les infusions de foin. L’air n’agissait pas seulement en apportant des germes (comme le pensait Pasteur), mais l’oxygène seul jouait un rôle en permettant la « reviviscence » des spores qui n’étaient pas mortes, mais en état de non-développement après le chauffage.
Sur le plan éthique et méthodologique, des critiques dites « externalistes » ont souligné une possible tendance de Pasteur à passer sous silence des constatations qui n’allaient pas dans le sens de sa thèse (notamment en travaillant avec la cuve à mercure). Des historiens ont suggéré que des facteurs externes à la science, tels que le désir de faire échec aux idées matérialistes et subversives, purent jouer un rôle, Pasteur étant un spiritualiste convaincu.
Cependant, des travaux ultérieurs, notamment ceux de D. Raynaud, ont fortement remis en question l’apologie de Pouchet, notant les erreurs méthodologiques de ce dernier et son retrait répété des confrontations d’expertise académiques. Pouchet, par exemple, portait le corps putrescible à des températures très élevées (jusqu’à 250 °C) sans entraver l’apparition des micro-organismes, et acceptait les « pluies de grenouilles » comme preuves de la génération spontanée.
🍇 L’Ère de la Fermentation et les Applications Industrielles
Les travaux de Pasteur sur la fermentation constituent un pivot de sa carrière, le menant directement à la théorie microbienne des maladies.
Définir le Rôle du Ferment Vivant
Pasteur s’était intéressé à la fermentation dès 1849. La découverte que l’alcool amylique, issu de la fermentation du sucre, déviait la lumière polarisée, le conduisit à conjecturer que cette dissymétrie était due à l’action du ferment.
L’idée que la fermentation était un phénomène biologique était déjà avancée (Fabbroni, Cagniard de Latour, Schwann), mais elle était contestée par des savants influents comme Liebig et Berzelius, qui y voyaient un phénomène purement catalytique. Liebig, bien qu’acceptant que la levure puisse être vivante, affirmait qu’elle provoquait la fermentation non par ses activités vitales, mais par la propagation d’un état de mouvement vibratoire lors de sa décomposition.
Pasteur développa l’orientation donnée par Cagniard de Latour et démontra que la levure agissait en tant qu’être vivant, et non comme matière organique en décomposition. Entre 1857 et 1867, grâce à l’inauguration de la méthode des cultures pures, il établit que même des fermentations comme la fermentation lactique et butyrique, où l’on n’avait pas identifié d’agent similaire à la levure, étaient l’œuvre d’organismes vivants.
L’Effet Pasteur et l’Anaérobiose
Pasteur établit l’existence d’organismes capables de vivre en l’absence d’oxygène libre, qu’il nomma anaérobies. Dans le cas de la fermentation alcoolique, la levure, privée d’air, vit en transformant le sucre en alcool pour se fournir les substances nécessaires. Cependant, si la levure est en présence d’oxygène libre, elle se développe davantage, mais la production d’alcool diminue. Ce phénomène d’inhibition de la fermentation par la présence d’oxygène libre fut nommé « l’effet Pasteur ».
Malgré le triomphe de la théorie du ferment vivant, la controverse persista avec des scientifiques comme Marcellin Berthelot, qui défendaient l’idée d’une synthèse : la fermentation serait due à des substances non vivantes, des « ferments solubles » (diastases ou enzymes) sécrétées par les organismes vivants. Pasteur fut réticent à admettre l’importance des ferments solubles (ou enzymes), insistant excessivement sur le rôle des micro-organismes vivants dans les « fermentations proprement dites », un positionnement que certains attribuent à son vitalisme et qui n’a pas servi le progrès de l’enzymologie.
L’Invention de la Pasteurisation
En 1862, Pasteur établit le rôle du micro-organisme mycoderma aceti dans la formation du vinaigre.
À partir de 1863, à la demande de Napoléon III, Pasteur étudia les altérations des vins français, qui grevaient lourdement le commerce. Il proposa de chauffer le vin à 57 °C afin de tuer les germes et d’assurer ainsi sa conservation et son transport. Cette méthode porte désormais son nom : la pasteurisation.
Cette invention lui valut une querelle de priorité avec l’œnologue Alfred de Vergnette de Lamotte, bien qu’ils aient tous deux été précédés par Nicolas Appert, qui avait publié le chauffage des vins en 1831. Pasteur reçut néanmoins le Mérite Agricole et le Grand Prix de l’Exposition universelle (1867) pour cette découverte.
Toutefois, la pasteurisation du vin fut progressivement abandonnée en France avant la fin du XIXe siècle. Elle n’était pas idéale car elle n’immunisait pas la cuvée contre une contamination postérieure. La pasteurisation du lait, à laquelle Pasteur n’avait pas pensé lui-même (introduite par le chimiste allemand Franz von Soxhlet en 1886), s’implanta durablement.
Malgré cela, Pasteur est considéré comme le fondateur de l’œnologie en raison de sa mise en évidence du rôle des organismes vivants dans la fermentation alcoolique.
La Sériciculture : Triomphe sur la Pébrine
De 1865 à 1869, Pasteur mena des études à la demande de Napoléon III sur les maladies qui décimaient les élevages de vers à soie du sud de la France, notamment la pébrine (caractérisée par des taches noires et des « corpuscules de Cornalia »).
Il commit initialement deux erreurs : 1) il confondit la pébrine avec une autre maladie, la flacherie (ou maladie des morts-flats), avant de les distinguer en 1867 ; 2) il nia au départ le caractère microbien de la pébrine, bien que d’autres scientifiques (comme Antoine Béchamp) l’aient déjà considéré comme établi.
Malgré ces erreurs initiales, il mit au point un procédé pratique efficace : la sélection d’un échantillonnage de chrysalides pour rechercher les corpuscules de pébrine. Si la proportion était très faible, la « graine » (les œufs) était considérée comme bonne pour la reproduction. Grâce à ce procédé, Pasteur parvint à juguler la pébrine et à sauver l’industrie de la soie dans les Cévennes.
La flacherie, cependant, se montra plus résistante et difficile à prévenir. Des critiques ont contesté le titre de « sauveur de la sériciculture française », notant qu’après ses travaux, la production de vers à soie resta inférieure à ce qu’elle était avant l’apparition de la pébrine.
🦠 De la Microbiologie à la Médecine : La Théorie des Germes
Les travaux de Pasteur sur la fermentation et la putréfaction, expliquées par l’action d’organismes vivants, stimulèrent fortement le développement de la théorie microbienne des maladies contagieuses (ou théorie des germes).
L’Impulsion de la Théorie Microbienne
Bien que la théorie des germes existât déjà comme hypothèse, et que des découvertes importantes aient eu lieu (Bassi sur la muscardine du ver à soie vers 1835 ; Henle en 1840 développant une théorie microbienne pour les maladies contagieuses ; Pacini sur le bacille du choléra en 1854), elle se développait lentement.
Les travaux de Pasteur agirent comme un catalyseur. Casimir Davaine, par exemple, fut incité par les publications de Pasteur sur le ferment butyrique (1861) à examiner si les corpuscules filiformes qu’il avait observés dans le sang des moutons atteints du charbon joueraient le rôle d’un ferment.
Cependant, Pasteur ne s’impliqua personnellement dans la connaissance des maladies contagieuses humaines qu’à partir de 1877. Il devint alors un ardent partisan de la théorie microbienne, entrant en rivalité féroce, mais féconde, avec l’Allemand Robert Koch. En 1877, Pasteur découvrit le « vibrion septique » (plus tard nommé Clostridium septicum), qui obscurcissait l’étiologie du charbon. En 1880, il découvrit le staphylocoque, l’identifiant comme responsable des furoncles et de l’ostéomyélite.
L’Antisepsie et l’Avènement de l’Asepsie
L’un des impacts les plus immédiats des travaux de Pasteur sur la putréfaction fut en chirurgie. Le chirurgien anglais Joseph Lister, après avoir lu les travaux de Pasteur, fut convaincu que l’infection postopératoire était due à des organismes microscopiques. Lister publia en 1867 sa théorie et sa méthode, l’antisepsie, utilisant l’acide phénique pour laver les blessures et réduire drastiquement la mortalité. Lister remercia explicitement Pasteur pour lui avoir démontré la vérité de la théorie des germes de putréfaction.
Toutefois, l’antisepsie listérienne (combat des microbes dans le champ opératoire, notamment par la vaporisation de phénol) présentait des limites et était caustique. L’attention se tourna vers la prévention de l’infection : l’asepsie.
Pasteur chercha à dépasser l’antisepsie. Lors d’une séance à l’Académie de médecine en 1878, il attira l’attention sur les germes propagés par l’eau, les éponges, la charpie, et les mains des opérateurs. Il recommanda aux chirurgiens d’utiliser des instruments d’une propreté parfaite, de se nettoyer les mains, de les soumettre à un flambage rapide, et d’employer uniquement des matériaux stérilisés par la chaleur.
Ces recommandations, bien que n’étant pas d’une nouveauté absolue (Semmelweis et d’autres avaient déjà conseillé des mesures d’hygiène), reçurent une audience sans précédent grâce aux progrès de la théorie microbienne validée par Pasteur. En préconisant ainsi l’asepsie, il traçait une voie essentielle qui sera suivie par Octave Terrillon, Ernst von Bergmann, et William Halsted.
💉 L’Œuvre Monumentale : La Naissance des Vaccins
La dernière partie de la carrière de Pasteur fut consacrée à l’immunisation vaccinale. Lorsque Pasteur commença ses recherches, la vaccination existait déjà pour la variole (méthode de Jenner) et pour deux maladies du bétail (la clavelée et la péripneumonie bovine).
L’Atténuation, du Choléra des Poules au Charbon
Pasteur, avec ses collaborateurs, découvrit un nouveau type de vaccin : la provocation artificielle de l’atténuation d’une souche initialement très virulente.
Cette découverte est liée au choléra des poules. Le germe fut isolé par l’Italien Perroncito en 1879, et Henry Toussaint réussit à le cultiver. Durant l’été 1879, Pasteur, Roux et Duclaux découvrirent que des poules inoculées avec des cultures vieillies du microbe non seulement ne mouraient pas, mais devenaient résistantes aux infections suivantes.
Selon la version populaire, il s’agirait d’un cas de sérendipité, suite à l’utilisation de vieilles cultures oubliées. Cependant, Antonio Cadeddu et Mirko Grmek estiment que Pasteur possédait déjà le concept d’atténuation de la virulence depuis 1877-1878 et que l’atténuation fut activement recherchée.
Pasteur attribua l’atténuation au contact avec l’oxygène, notant que les cultures vieillies à l’air perdaient leur virulence, tandis que celles vieillies à l’abri de l’oxygène la conservaient. Néanmoins, il reconnut des irrégularités dans le processus. Cette théorie du rôle de l’oxygène n’a pas été retenue par la postérité.
Le Secret de Pouilly-le-Fort
Les travaux sur les vaccins se poursuivirent avec le charbon des moutons (ou sang de rate). Dès 1877, Pasteur commença ses études, aboutissant à la mise au point d’un vaccin par son équipe en 1881.
Le 5 mai 1881, lors de la célèbre expérience de Pouilly-le-Fort, un troupeau de moutons fut vacciné avec succès contre la maladie du charbon, sous les yeux du public scientifique. Ce succès fut attribué à un vaccin mis au point par Pasteur, Émile Roux et surtout Charles Chamberland.
Certains auteurs reprochent à Pasteur d’avoir induit le public scientifique en erreur sur la nature exacte du vaccin utilisé, ce qui fut surnommé le « Secret de Pouilly-le-Fort ». Les vaccins de Pasteur donnaient des résultats globalement satisfaisants, bien qu’ils fussent parfois trop faibles pour provoquer une immunité suffisante ou, à l’inverse, trop virulents et communiquant la maladie.
Son équipe mit également au point un vaccin contre le rouget des porcs (ou mal rouge). En 1882, Louis Thuillier identifia le bacille de la maladie (bien que cette découverte ait déjà été faite par H.J. Detmers). Pasteur présenta en 1883 un vaccin obtenu par diminution de la virulence du bacille grâce à des passages successifs sur le lapin, une nouvelle méthode d’atténuation. Cependant, ce vaccin ne connut pas un grand succès en France.
La Course au Vaccin Antirabique (1885)
La découverte du vaccin antirabique est l’événement qui valut à Pasteur sa consécration la plus large.
La rage était une maladie redoutée et sans remède connu. En 1879, Pierre-Henri Duboué avait formulé une « théorie nerveuse » de la rage, suggérant que le virus se propageait jusqu’au bulbe par les fibrilles nerveuses. La même année, Galtier avait montré l’utilité du lapin pour l’expérimentation et avait envisagé d’utiliser la longue durée d’incubation pour permettre à un moyen préventif (pas nécessairement un vaccin) d’avoir un rôle curatif.
Pasteur commença ses publications sur la rage en 1881. Il établit deux faits importants en utilisant la trépanation pour l’inoculation : 1) le virus siège aussi, et avec une virulence au moins égale, dans le cerveau ; 2) l’inoculation directe de substance cérébrale rabique à la surface du cerveau communiquait la rage à coup sûr, avec une incubation courte (moins de trois semaines), permettant de gagner un temps précieux. Il établit que le système nerveux central était le siège principal du virus.
Il parvint ensuite à modifier le degré de virulence par passages successifs aux animaux (exaltation chez les lapins, atténuation chez les singes). En 1885, Pasteur annonça être capable d’obtenir une forme du virus atténuée à volonté en exposant la moelle épinière de lapin rabique desséchée au contact de l’air sec. Cette méthode permettait de vacciner par une série d’inoculations de plus en plus virulentes.
Le Cas Joseph Meister et les Enjeux Éthiques
Pasteur tenta ses premiers essais sur l’homme en 1885. Il n’avait cependant pas publié les résultats des deux premiers cas, alimentant des rumeurs d’échecs « étouffés ». De plus, G. Geison a noté que Pasteur n’avait fait aucune tentative de traitement de la rage déclarée sur des animaux avant de soigner ces deux cas humains.
Le 6 juillet 1885, Joseph Meister, un Alsacien de neuf ans gravement mordu par un chien enragé, fut amené à Pasteur. Les morsures étaient récentes, et la rage n’était pas déclarée. Devant la gravité du cas, deux éminents médecins, Alfred Vulpian et Jacques-Joseph Grancher, jugèrent la vaccination justifiée et l’autorisèrent sous leur responsabilité. Roux, l’assistant de Pasteur, refusa formellement d’y participer.
Joseph Meister reçut treize inoculations en dix jours, à l’aide d’une suspension de broyat de moelle de lapin. Il ne développa jamais la rage.
Cependant, la valeur de preuve du cas Meister fut discutée par certains spécialistes, comme Peter, le principal adversaire de Pasteur. Le diagnostic de rage du chien, basé uniquement sur la présence de corps étrangers dans l’estomac, fut jugé caduc par Peter et, plus tard, par Victor Babès.
Le cas Meister soulève des questions éthiques rétrospectives. Pasteur fit subir à l’enfant, après la série d’inoculations vaccinales, une injection de contrôle consistant en une souche d’une virulence fatale, afin de confirmer l’immunité due au traitement. André Pichot a souligné que cette pratique était déplacée dans le contexte de soigner un être humain.
L’efficacité du vaccin de Pasteur fut remise en cause par la suite. Des cas d’échecs conduisirent Pasteur à proposer un « traitement intensif » en 1886. L’enfant Jules Rouyer, soumis à ce traitement, mourut et son père porta plainte. Le médecin légiste Brouardel conclut que l’enfant n’était pas mort de la rage, bien que des récits postérieurs suggèrent une pression pour protéger les avancées scientifiques de Pasteur. Le jeune Réveillac, mort après le traitement intensif, présenta des symptômes que l’on associa à la « rage de laboratoire » (rage Pasteur).
La méthode de Pasteur-Roux fut progressivement abandonnée. Dans le monde entier, le vaccin au virus traité au phénol (proposé par l’Italien Claudio Fermi en 1908) supplanta les moelles de lapin desséchées. Des comparaisons rigoureuses en 1937 montrèrent que le vaccin phéniqué était bien plus efficace que la méthode de la moelle desséchée, qui n’est d’ailleurs plus utilisée.
L’Héritage de l’Institut Pasteur
La consécration de Pasteur fut complète. L’Académie des sciences lui décerna le prix Jean-Reynaud de l’Institut en 1886, saluant l’émotion mondiale suscitée par la communication du cas Joseph Meister.
L’Académie proposa la création d’un établissement dédié au traitement de la rage. Le projet fut adopté par une commission ad-hoc en mars 1886, avec le lancement d’une souscription internationale. L’Institut Pasteur, également appelé Institut Antirabique de Paris, fut reconnu d’utilité publique en 1887 et officiellement inauguré le 14 novembre 1888.
En 1892, la Troisième République organisa un jubilé triomphal pour son 70e anniversaire.
Pasteur mourut le 28 septembre 1895 à Villeneuve-l’Étang, dans l’annexe de l’Institut Pasteur. Après des obsèques nationales, il fut transféré en 1896 dans une crypte du musée Pasteur, sa famille ayant décliné l’inhumation au Panthéon.
🧐 Analyse Critique de l’Héritage Pasteurien
Contradictions Théoriques
Bien que le « génie » de Pasteur soit universellement reconnu, son œuvre scientifique n’est pas exempte d’erreurs théoriques qui ont marqué la postérité et parfois ralenti l’avancée de certains domaines.
- Le Rôle des Toxines : En 1877, Pasteur tenta de tester l’hypothèse selon laquelle le bacille du charbon produirait indirectement l’état morbide via un « ferment diastasique soluble ». Il filtra le sang d’un animal mort du charbon et inocula le filtrat. L’animal récepteur ne développa pas la maladie, conduisant Pasteur à écarter l’hypothèse du ferment soluble. Cependant, les pasteuriens Roux et Yersin prouvèrent plus tard (1888, pour la diphtérie) que les microbes sécrétaient bien une substance isolable, la toxine, cause directe de la maladie. Le refus initial de Pasteur d’accepter ce rôle fut attribué à son « vitalisme » qui tendait à séparer strictement le vivant et le non-vivant.
- Les Vaccins Inactivés : En 1880, le vétérinaire Henry Toussaint prétendit avoir immunisé des moutons contre le charbon en inoculant du sang charbonneux dont les microbes avaient été tués par chauffage. Pasteur rejeta initialement l’idée d’un vaccin sans agents infectieux vivants, ce qui est là aussi perçu comme un effet de sa tendance à cloisonner l’inanimé et le vivant. Il finira cependant par admettre la possibilité de « vaccins chimiques ».
- Le Mécanisme de l’Immunisation : Pasteur proposa deux idées successives pour expliquer l’immunisation. La première était l’épuisement, chez le sujet, d’une substance nécessaire au microbe (idée déjà présente chez d’autres). La seconde était que le microbe ajoutait une matière qui nuisait à son propre développement ultérieur. Aucune de ces deux idées ne fut ratifiée par la postérité, bien que la seconde puisse être considérée comme une ébauche de la théorie des anticorps.
Le Génie de la Synthèse et la Popularité
Selon plusieurs analyses historiques, la force de Pasteur résidait moins dans l’innovation pure que dans la capacité à mettre de l’ordre et à enchaîner les découvertes. Des historiens et épistémologues (comme François Dagognet et André Pichot) soulignent qu’il fut précédé dans presque tous les grands domaines : par Berzelius et Mitscherlich en chimie des isomères ; par Cagniard-Latour en fermentation ; par Davaine en théorie microbienne ; et par Jenner en vaccination.
Le caractère essentiel de son œuvre est qu’elle « a toujours consisté à mettre de l’ordre… Le génie de Pasteur a toujours été de trouver, dans cette confusion initiale, un fil conducteur qu’il a suivi avec constance ». Patrice Debré confirme que Pasteur se montre le plus novateur « précisément quand il reprend des démonstrations laissées, pour ainsi dire, en jachère : le propre de son génie, c’est son esprit de synthèse ».
Pasteur n’était pas un chercheur isolé. Ses travaux étaient fortement orientés vers des applications pratiques (médicales, agricoles, industrielles). Il déposa plusieurs brevets, notamment sur la fermentation alcoolique (1857), la fabrication de l’acide acétique (1861), la conservation des vins par chauffage (1865, pasteurisation), et la fabrication de la bière (1871, 1873). Ses travaux lui valurent une grande popularité et l’Assemblée Nationale lui accorda une pension en 1875.
Il contribua consciemment à l’édification de sa propre légende. Bien qu’il ait eu des velléités politiques, il refusa de se présenter aux élections législatives en 1885. La théorie solidariste de Léon Bourgeois, idéologie officielle de la Troisième République, le considérait comme un père fondateur, car l’identification du lien biologique des maladies contagieuses prouvait que la maladie était une responsabilité collective, fondement de la solidarité.
Spiritualisme et Éthique
Bien que souvent associé à la religion catholique, notamment par l’apologétique de la fin du XIXe siècle, son petit-fils, Louis Pasteur Vallery-Radot, a affirmé en 1939 que Pasteur n’était pas pratiquant et que toute littérature sur son prétendu catholicisme était fausse. Le témoignage de son ami Charles Chappuis, ainsi que les écrits de Pasteur, confirment cependant un fort spiritualisme et une fascination pour le mystère de l’infini.
Finalement, Pasteur est parfois évoqué comme caution morale pour des questions éthiques complexes. Son cas a été mentionné à l’Assemblée nationale en 2004 en faveur de l’euthanasie compassionnelle, en référence à des récits selon lesquels il aurait consenti à l’euthanasie de certains des Russes traités pour la rage qui avaient développé la maladie, afin de leur épargner des souffrances atroces et certaines. Il est notable que ce passage fut censuré de la traduction française de The Story of San Michele d’Axel Munthe en 1934.
Malgré les débats et les critiques post-mortem sur sa méthode et sa théorie, Louis Pasteur demeure, à travers ses travaux sur la dissymétrie, la fermentation, la réfutation de la génération spontanée, et surtout la vaccination, l’une des figures scientifiques les plus influentes et les plus célébrées de l’histoire moderne.
