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Le 18 Brumaire de Thierry Lentz
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Le Coup d’État du 18 Brumaire : Fin de la Révolution et Naissance du Consulat 🇫🇷
Le Coup d’État du 18 brumaire an VIII, correspondant au samedi 9 novembre 1799, constitue un moment charnière de l’histoire française. Cet événement, orchestré par Emmanuel-Joseph Sieyès et mis en œuvre par le général Napoléon Bonaparte, avec l’appui crucial de son frère Lucien Bonaparte, a marqué la dissolution effective du Directoire, la fin formelle de la Révolution française, et l’inauguration du régime du Consulat. Bien que les actions décisives, notamment celles concernant les Conseils législatifs, se soient déroulées le 19 brumaire au château de Saint-Cloud, l’acte de conjuration et la préparation logistique eurent lieu la veille.
Contexte Historique et Préparatifs du Complot 💡
La France de 1799, sous le régime du Directoire, était marquée par une profonde instabilité politique, une crise économique persistante, et la faillite de l’État. Ces maux, que le Directoire se montrait incapable d’endiguer, créaient un terreau favorable à un changement radical.
La Volonté de Sieyès et l’Urgence d’un Changement
L’architecte politique de ce coup de force, Emmanuel-Joseph Sieyès, l’un des cinq Directeurs, aspirait à renverser la Constitution de l’an III. Cette Constitution présentait un obstacle majeur à sa révision, celle-ci n’étant possible qu’après une période de neuf ans. Sieyès imagina donc une manœuvre extra-légale pour y parvenir.
Afin de garantir le succès de l’opération, Sieyès s’assura d’abord de la complicité du Conseil des Anciens. La stratégie fondamentale consistait à éloigner les assemblées de la capitale, traditionnellement tumultueuse. Pour cela, tous les députés furent obligés de se déplacer à Saint-Cloud, sous le prétexte d’un imminent péril jacobin. En déplaçant le Corps législatif, les conjurés s’assuraient que la population parisienne, qui depuis 1789 représentait une menace constante pour les assemblées, ne pourrait intervenir. Parallèlement, la ville de Paris fut fermée et placée sous le contrôle strict de la police, interdisant toute entrée ou sortie.
Financement et Soutiens Stratégiques 💰
Le succès logistique du coup d’État nécessitait des ressources substantielles. Le financement fut garanti par des financiers alarmés par la crise et l’instabilité politique. Parmi eux, les banquiers Jean-Barthélemy Le Couteulx de Canteleu et Jean-Frédéric Perregaux, qui jouèrent un rôle essentiel en avançant les fonds et qui seraient plus tard cofondateurs de la Banque de France.
En plus des fonds, un soutien militaire de poids était indispensable. Sieyès le trouva en la personne de Napoléon Bonaparte, récemment revenu d’Égypte. Bonaparte fut chargé d’assurer le commandement des troupes stationnées à Paris, ainsi que la garde du corps législatif.
Pour permettre l’élaboration d’une nouvelle Constitution, l’effondrement du Directoire était nécessaire. Sur les cinq Directeurs, Sieyès, Roger Ducos (également un conjuré) et Barras devaient démissionner, tandis que Louis Gohier et Jean-François Moulin seraient placés sous surveillance.
Un autre acteur, Talleyrand, joua un rôle déterminant. Il utilisa ses relations pour persuader Barras de se retirer, assumant, selon son biographe, le rôle d’« exécuteur des basses œuvres ». Les préparatifs logistiques se tinrent notamment à Paris, à l’hôtel Beauharnais, domicile de Joséphine de Beauharnais, rue Chantereine (entre les actuelles rues de la Victoire et de Châteaudun).
Le Déroulement des Journées Déterminantes (18 et 19 Brumaire an VIII) 📅
Le 18 Brumaire : La Prise de Contrôle à Paris
7 heures – Réunion des militaires Le 17 brumaire, tous les officiers jugés fiables, ainsi que le commandant de Paris (François Joseph Lefebvre), les régiments de la garnison et les adjudants des quarante-huit sections, furent convoqués pour le lendemain matin à sept heures dans la rue Chantereine, devant la maison de Bonaparte. La convocation n’inspira aucune méfiance, car le public croyait que le général allait partir pour l’armée d’Italie. Bonaparte reçut cette foule d’officiers en grande tenue et leur brossa un tableau critique de la France, accusant les « pékins » et les « avocaillons » de l’avoir menée au bord de la catastrophe.
8 heures – Le Décret de Transfert Simultanément, le Conseil des Anciens se réunissait aux Tuileries. Là, un inspecteur de la salle allégua que des « anarchistes » étaient sur le point de renverser la représentation nationale, justifiant ainsi le transport des Conseils hors de Paris.
À huit heures et demie, Bonaparte reçut un messager lui remettant le décret de transfert des assemblées, qu’il fit lire aux militaires présents. Ce décret stipulait :
- Le Corps législatif serait transféré à Saint-Cloud, les deux conseils siégeant dans les deux ailes du palais.
- La réunion aurait lieu le 19 brumaire à midi, toute continuation de délibérations ailleurs étant interdite.
- Le général Bonaparte était chargé de l’exécution du décret et se voyait confier le commandement de la 17e division militaire (Paris et banlieue).
Après la lecture, accueillie par les cris de « Vive Bonaparte ! Vive la République ! », le général harangua les militaires. Il justifia son acceptation du commandement en affirmant que les mesures prises étaient en faveur du peuple et que la République était mal gouvernée depuis deux ans.
9 heures – Déploiement Militaire et Neutralisation du Directoire Bonaparte, admis avec son état-major dans le Conseil des Anciens, prononça une allocution bien accueillie. Immédiatement, 10 000 hommes, sous le commandement du général Lannes, occupèrent les Tuileries. Les postes stratégiques, comme le Luxembourg (siège des Directeurs), l’École militaire, le Palais Bourbon (Conseil des Cinq-Cents) et les Invalides, furent confiés à d’autres généraux (Murat, Marmont, Milhaud, Berruyer). Le général Moreau accompagna même Bonaparte en tant qu’aide de camp.
Au Palais du Luxembourg, les Directeurs Gohier et Moulin réalisèrent qu’ils étaient isolés et « gardés » par le général Moreau. Sieyès et Ducos, complices, se rendirent aux Anciens comme de simples citoyens. Les tentatives de résistance de Barras, Gohier et Moulin échouèrent lorsque Lefebvre, appelé par eux pour recevoir des ordres, répondit qu’il ne reconnaissait plus que Bonaparte comme supérieur. Dès dix heures du matin, les Directeurs n’avaient plus aucun pouvoir effectif.
11 heures – La Démoralisation Publique Paul Barras, par l’intermédiaire de son secrétaire Botot, tenta de s’entretenir avec Bonaparte aux Tuileries. Devant une foule d’officiers et de soldats, Bonaparte s’adressa à Botot en élevant la voix, le questionnant sur l’état du pays : « Qu’avez-vous fait de cette France que je vous ai laissée si brillante ? ».
À midi, Lucien Bonaparte, président du Conseil des Cinq-Cents, lut le décret de transfert au Palais Bourbon malgré les protestations jacobines. Au Luxembourg, Barras signait sa démission, rejoignant Sieyès et Ducos.
À 14 heures, Paris restait calme, la vie y continuant comme à l’ordinaire, pendant que les troupes gardaient les points stratégiques. Le directeur Moulin, qui avait envisagé de faire fusiller Bonaparte, comprit qu’il était trop tard, sa propre garde ayant rallié l’auteur du coup de force.
Dans la nuit du 18 au 19 brumaire, les conjurés (incluant Talleyrand, Fouché, Lucien Bonaparte, Sieyès, Daunou, Gaudin, et une faction du parti de Madame de Staël) se réunirent à l’hôtel de Breteuil pour finaliser la rédaction des documents qui assureraient le succès de leur entreprise.
Le 19 Brumaire à Saint-Cloud : L’Affrontement ⚔️
Le 10 novembre 1799, le lieu des délibérations se déplaça au château de Saint-Cloud.
Matin : Installation et Tensions Dès 8 heures, les députés (souvent accompagnés de leur famille) arrivèrent à Saint-Cloud. Le général Sérurier était en charge de la « protection » des Conseils. Le Conseil des Anciens siégeait dans la galerie d’Apollon (aile droite, premier étage), tandis que le Conseil des Cinq-Cents siégeait dans l’Orangerie (rez-de-chaussée), faute de grandes salles appropriées.
Bonaparte et son escorte arrivèrent vers 12 heures 30, accueillis par des cris partagés entre partisans (« Vive Bonaparte ») et opposants (« Vive la Constitution ! »).
13 heures – Le Serment des Cinq-Cents Dans l’Orangerie, Lucien Bonaparte ouvrit la séance. Cependant, les Jacobins prirent rapidement la parole, exigeant : « Point de dictature ! À bas les dictateurs ! ». Un Jacobin fit voter l’obligation pour tous les députés de prêter serment de fidélité à la Constitution de l’an III, l’acte même que le coup d’État visait à abolir. Napoléon Bonaparte, apprenant cette nouvelle, s’impatienta fortement.
15 heures 30 – L’Échec du Discours aux Anciens Chez les Anciens, on apprit la démission de trois Directeurs.
À 16 heures, Napoléon Bonaparte, suivi de ses aides de camp, pénétra dans la salle du Conseil des Anciens. Il protesta contre ceux qui le traitaient de « nouveau César » ou de « nouveau Cromwell », et l’accusaient de vouloir établir un gouvernement militaire.
Interrompu par le député Étienne-Géry Lenglet, qui lui demanda : « Et la Constitution ? », Bonaparte répondit qu’elle avait déjà été violée par les précédents coups de force du Directoire (18 fructidor an V, 22 floréal an VI, 30 prairial an VII). Il tint un discours jugé maladroit, tout en proclamant son dévouement à la liberté. Accusé de vouloir la dictature, son ami Bourrienne le tira de la salle en lui soufflant : « Sortons, général, vous ne savez plus ce que vous dites ».
L’Intervention Militaire et l’Expulsion 💥
16 heures 15 – L’Affrontement Physique Après l’échec de son intervention chez les Anciens, Bonaparte fit une tentative encore plus périlleuse : il entra à l’Orangerie, dans la salle des Cinq-Cents, accompagné de quelques grenadiers. L’Assemblée était en plein tumulte et procédait à l’appel nominal pour réaffirmer le serment à la Constitution.
À la vue du général et de ses soldats, des imprécations fusèrent : « Ici des sabres ! À bas le tyran ! Hors la loi le nouveau Cromwell ! ». Certains députés le saisirent physiquement, l’accusant de violer le sanctuaire des lois. Croyant sa vie menacée, Bonaparte fut extrait de la salle par quatre grenadiers, incapable de prononcer une parole. L’opposition était farouche, menée par des Jacobins, comme le député Barthélemy Aréna (Corse), qui fut soupçonné d’avoir voulu le poignarder.
16 heures 30 – Appel aux Troupes De retour dans un salon adjacent, Bonaparte informa Sieyès : « Ils veulent me mettre hors la loi ». Sieyès répondit sèchement : « Ce sont eux qui s’y sont mis » et insista pour que les troupes interviennent.
Dans l’Orangerie, malgré les efforts de Lucien Bonaparte pour défendre son frère, le tumulte continua. Une majorité de députés demandait la mise hors la loi de Napoléon, ce qui aurait permis à tout citoyen de le tuer « légalement ». Lucien, incapable de se faire entendre, déposa les insignes de la magistrature populaire et fut exfiltré par un piquet de grenadiers.
17 heures – La Déclaration de Guerre Bonaparte, dans la cour, rejoignit son frère à cheval. Lucien harangua les soldats, déclarant que l’assemblée était sous la « terreur de quelques représentants à stylets » qui s’étaient mis hors la loi. Il ajouta : « Quant à ceux qui resteraient dans l’Orangerie, que la force les expulse. Ces brigands ne sont plus les représentants du peuple ; ils sont les représentants du poignard ».
Ce récit, bien que controversé, donna naissance au « mythe du poignard », utilisé pour justifier l’intervention armée. Bonaparte demanda aux soldats s’il pouvait compter sur eux, recevant un « Oui, oui ! Vive le général ! » unanime.
17 heures 30 – La Dispersion Sur ordre de Bonaparte, les roulements de tambours précédèrent l’entrée des soldats, baïonnette au canon, menés par Joachim Murat. Le général Victor-Emmanuel Leclerc (beau-frère de Napoléon) invita les représentants à se retirer. Devant leur résistance, Murat s’écria : « Foutez-moi tout ce monde dehors ! ». Les députés furent expulsés de gré ou de force.
Le secrétaire général de la police, Fouché, prit des mesures pour empêcher les députés expulsés de Saint-Cloud de retourner à Paris et de reformer une assemblée.
Conséquences Immédiates et Établissement du Consulat ✨
La Nuit de la Réorganisation
À 18 heures 45, les Anciens, informés de l’expulsion, votèrent la nomination d’une commission exécutive provisoire de trois membres, suite à la démission ou la mise sous surveillance des cinq Directeurs. Le Corps législatif fut ajourné jusqu’au 1er ventôse an VIII (20 février 1800), et une Commission intermédiaire des Anciens fut chargée d’exercer le pouvoir législatif.
Cependant, Bonaparte et Sieyès n’étaient pas satisfaits de ce décret. Ils décidèrent de réunir les députés des Cinq-Cents qui leur étaient favorables.
À 21 heures, dans l’Orangerie, Lucien Bonaparte, remonté au fauteuil présidentiel, déclara la chambre légalement constituée, bien qu’elle ne fût composée que de membres acquis à la cause. C’est alors que Bérenger prit la parole et fit voter la résolution de ralliement. Son discours habile loua Bonaparte et l’armée pour avoir délivré le corps législatif « sans verser une goutte de sang ». La motion proclamait : « La journée du 19 brumaire est celle du peuple souverain… Elle terminera la Révolution, et fondera la République ».
Toute la nuit, les conjurés (y compris Cabanis, Boulay de la Meurthe, Daunou, Gaudin, etc.) rédigèrent les actes visant à sanctionner le mouvement militaire.
Le Début du Nouveau Régime (20 Brumaire)
Le 20 brumaire an VIII (11 novembre 1799), les deux Conseils abolirent d’un commun accord le gouvernement directorial. Pour la révision de la Constitution, ils nommèrent une Commission consulaire exécutive composée de trois membres qui héritaient du pouvoir : Emmanuel-Joseph Sieyès, Napoléon Bonaparte et Roger Ducos. Les trois Consuls prêtèrent serment d’être fidèles à la souveraineté du peuple, à la République unie et indivisible, à la liberté, à l’égalité et au système représentatif.
Parallèlement, soixante et un députés du Conseil des Cinq-Cents, tenus pour opiniâtres en faveur de l’ancienne constitution, furent exclus. Une Commission intermédiaire de cinquante élus (dont Lucien Bonaparte, Daunou, Bérenger, Cabanis) fut chargée d’approuver les nouvelles mesures législatives et de rédiger la nouvelle Constitution.
Le 22 frimaire an VIII (13 décembre 1799), la Constitution de l’an VIII fut signée sous la supervision de Bonaparte.
Proclamation de la Fin de la Révolution
Le 24 frimaire an VIII (15 décembre 1799), les trois nouveaux consuls—Bonaparte (Premier consul), Cambacérès (Deuxième consul), et Lebrun (Troisième consul)—entrèrent immédiatement en fonction. Ils présentèrent la nouvelle Constitution au Peuple en déclarant solennellement :
« Citoyens, la révolution est fixée aux principes qui l’ont commencée ; elle est finie ! ».
Le Consulat fut dès lors établi. Il s’agissait d’un régime autoritaire, le pouvoir réel étant concentré entre les mains du Premier Consul, Napoléon Bonaparte. Lebrun était un monarchiste modéré, et Cambacérès, un ancien député régicide de la Convention, assurant ainsi une diversité des sensibilités à la tête de l’État.
Réactions Populaires et Nouvelles Administrations 💬
Selon les rapports de police de l’époque, l’accueil de la population fut largement favorable. Dès le 22 brumaire, on observait des signes d’une « véritable satisfaction » sur les physionomies et dans les entretiens. Les rédacteurs de journaux partageaient également cette satisfaction.
Un compte rendu du 23 brumaire décrivit un « véritable enthousiasme » avec lequel la proclamation de la loi du 19 brumaire fut accueillie, suivie des cris de « vive la république ! Vive Bonaparte ! Vive la paix ! ».
Dès le 20 brumaire, Bonaparte nomma Gaudin au poste crucial de ministre des Finances. Gaudin fut l’un de ses plus proches collaborateurs, conservant ces fonctions pendant tout le Consulat et l’Empire.
Analyse et Portée Historique 📜
Le Coup d’État du 18 Brumaire fut une opération complexe qui réussit non pas par la force militaire initiale (qui fut maladroitement employée par Bonaparte lors de son intervention aux Conseils), mais par la manipulation légale et la démission forcée des Directeurs. La phase la plus critique, la résistance jacobine des Cinq-Cents, fut surmontée grâce à l’intervention militaire menée par Murat et l’habileté politique de Lucien Bonaparte, qui fournit la justification idéologique de l’expulsion.
Le nouveau régime, le Consulat, fut mis en place rapidement. Le Sénat conservateur tint sa première séance et désigna les membres du Tribunat et du Corps législatif, entraînant ainsi la dissolution des anciens conseils.
Le discours de Bérenger devant la Commission du Conseil des Cinq-Cents, le 2 nivôse an VIII (23 décembre 1799), illustre la pression et l’impatience d’établir le nouveau régime. Il insista sur l’urgence d’une nouvelle puissance pour contrer la guerre extérieure et la chouannerie intérieure, affirmant que le salut de la patrie ne souffrait point d’ajournement. Il termina en appelant à l’accélération de l’époque qui devait « terminer la Révolution, et fixer irrévocablement les hautes destinées du plus grand de tous les peuples ». Il proposa la mise en place des Consuls et la première séance du Sénat conservateur au 4 nivôse.
En confiant son destin à trois Consuls, dont un seul détenait véritablement le pouvoir, la France inaugurait une nouvelle ère. Le coup d’État, qui avait commencé comme un complot révisionniste mené par Sieyès, se transforma rapidement en une prise de pouvoir personnelle par Bonaparte, ouvrant la voie à l’Empire.
